Max, super citoyen

L’enlèvement (mercredi)

Il ne voulait pas lui octroyer des conditions de vie élevées théoriquement dues à son rang, ni des conditions trop mauvaises pour qu’il y ‘goûte’ au moins une fois dans sa vie, mais plutôt un cadre de privation de liberté normal. Car au fond, il s’agissait bien de cela, lui faire retrouver le sens de la normalité, de la réalité de la vie.

 

Alors, Max lui avait réservé une chambre dans sa maison de Limoges, toute simple, un lit, un bureau, trois chaises, un beau vase avec des lys qu’il allait acheter le samedi au marché matinal, pas de TV mais la radio, uniquement France Inter pour qu’il comprenne qu’après avoir ‘saisi’ la normalité, il lui fallait comprendre ‘la qualité transversale’, celle de tous les jours.

 

‘Hein …’ avait-il rétorqué quand Max lui eut expliqué son concept de ‘qualité quotidienne = beauté = nature = développement durable’.

‘Mais oui, c’est comme la théorie de la betterave, c’est simple, non. Tout est dans tout. L’univers est né d’une nano cellule dont après des millions d’années est né le premier minéral, puis le premier végétal et le premier animal, donc l’homme, le singe, le nénuphar, l’herbe, les cailloux, les arbres sont tous des cousins éloignés ! Et la betterave avec. Donc même si dans des milliards d’années, l’homme disparaît, la nature et wakan tanka pourront réinventer un autre être super intelligent à partir de milliards de mutations d’une cellule, qu’elle provienne d’une betterave ou d’un caillou. Bref, une betterave ou mon chien Stouille ont autant de valeur que vous ou moi. C’est simple, non ?’. Stouille, son bouvier noir qui sommeillait à côté leva sa tête et le regarda, pour confirmer platement.

 

Là, une lueur d’incrédulité mêlée d’angoisse traversa le regard de Blondiaux. Max comprit qu’il ne fallait pas aller trop vite dans cette reprise en main intellectuelle et émotionnelle de son otage de ministre. Il devait d’abord le rassurer.

 

‘Monsieur le ministre, considérez-vous en vacances, je veux dire en vacances du pouvoir, vos amis politiques et votre cabinet s’occuperont fort bien des affaires en cours. A votre retour, vous retrouverez notre petit monde grouillant tout auréolé d’une notoriété que même feu VDB n’a jamais eue. Je pense que vous pourrez briguer si vous le souhaitez un mandat de ministre fédéral, c’est dire. Mais en attendant, nous allons discuter, je vais vous enseigner du mieux que je puisse mon savoir de la vie, d’accord ? En retraite, voilà, considérez-vous en retraite, profitez-en, c’est une chance unique que de pouvoir s’extirper du monde ainsi !’

 

‘Bon, je dois malheureusement vous laissez, je vais m’occuper du repas de ce soir, ce sera une simple omelette et de la salade, mais je cuisine fort bien, nous allons nous régaler. En attendant, puis-je vous demander de lire les passages surlignés du livre de Jim Harrison sur la table, là, ce n’est pas long, vous aurez fini en une heure et nous en discuterons durant le repas, d’accord ? Ah, aussi, j’oubliais, voilà des patates à éplucher …’. Il sourit intérieurement, sa pédagogie passait aussi par le travail quotidien, par de petites tâches maraîchères et en cuisine afin de retrouver le contact avec les aliments naturels et la terre nourricière.

 

‘Je veux appeler ma femme’ répondit le ministre Blondiaux.

 

‘Je l’ai déjà fait, je lui ai dit que vous vous portiez parfaitement bien, à toute à l’heure Monsieur le ministre’ et il ferma la porte à double tour. Stouille se leva péniblement et le suivit, baillant aux corneilles.

* * *

 

Le ministre resta un instant immobile sur le lit puis s’allongea faisant glisser les chaînes qui reliaient ses pieds aux lourds radiateurs en fonte afin de se mettre un peu à son aise. Le sac de patates sur le côté.

 

La chambre était modeste mais décorée avec goût. Les murs étaient peints d’un vert anglais qui lui rappelait l’entrée de sa propre maison de maître, à Liège, en Belgique. Il l’avait héritée de sa tante, active en politique comme lui, mais dans les années ’70.

 

Il se demanda comment sa femme et ses amis politiques avaient réagi à son enlèvement. La Belgique devait être en ébullition et la police fédérale avait dû être toute entière mobilisée pour le retrouver. La seule chose dont il se souvenait, c’était d’avoir perdu connaissance dans les wc d’un café lors de la foire agricole de Libramont. C’était vers 20h30’, il était déjà passablement éméché après une après-midi entière passée à serrer des mains et boire des péquets avec des agriculteurs wallons. Ce devait être la troisième fois qu’il se rendait aux toilettes quand, après avoir refermé sa braguette, il avait senti un canon de revolver coller sur sa tempe. Paniqué, il avait avalé la gellule que son agresseur lui avait tendu, puis plus rien, le trou.

 

Rien n’avait été plus facile pour Max de sortir un sac de jute de sa veste, y mettre le corps endormi du ministre, bourrer le sac avec la réserve de papier toilette et sortir tranquillement au travers la cohue de sympathisants politiques, journalistes bourrés et syndicalistes rigolards comme s’il transportait un quelconque sac de grains. ‘Attention, avoine pour ma jument en chaleur !’ avait-il lancé pour se frayer un chemin entre les tables à un jeune membre du Cabinet Blondiaux qui s’était esclaffé. Ensuite, l’arrière de sa camionnette et direction la France avec Stouille-la-fidélité.

 

L’attachée de presse du ministre, une jeune maman de 29 ans, avait été la première à remarquer la disparition de celui-ci. Elle n’avait pas cru bon s’inquiéter vu que les discours étaient tous terminés. Ce n’est que plus tard, après avoir vu des membres d’autres cabinets qui affirmaient ne plus avoir vu ‘son’ ministre qu’elle en informa le secrétaire personnel et le chef de Cabinet. En toute discrétion, ils avaient ratissé toute la foire aidés par des membres de la section locale d’Ougrée dont était originaire le ministre. Ils avaient appelé sur son GSM mais la messagerie vocale leur répondait. Quelque peu décontenancés, ils avaient décidé de ne rien faire et d’attendre que les derniers invités s’en aillent. Clairsemée, ils avaient alors de nouveau arpenté les endroits les plus divers de la foire, y compris les toilettes et wc chimiques de tous les cafés et stands pensant que leur ministre aurait pu s’y endormir. Vers 23h, ils informèrent le tout-puissant Président du parti ‘Progrès Démocratie Wallonie’ qui leur ordonna de prévenir la femme du ministre que son mari avait été convoqué pour une réunion qui risquait fort de se prolonger dans la nuit. Le Président pensait que son jeune poulain avait peut-être dû ‘lever’ une jolie secrétaire ou une attachée parlementaire fraîchement moulue. Il avait connu cela aussi en d’autres temps. ‘On fait le point demain matin à 8h’ avait-il conclu avant de raccrocher.

 

Vers 11h le lendemain, une fuite avait informé la radio régionale de la disparition du ministre. Le Président du Parti avait pu maintenir l’information sous cape durant toute la matinée via sa mainmise sur les médias publics mais la chaîne privée nationale avait alors lâché l’info et tout s’était emballé.

 

La confirmation de l’enlèvement n’avait eu lieu que tard dans la soirée par l’appel de Max au bureau de la femme du ministre. Son téléphone n’avait pas encore été mis sur écoute car la ministre fédérale de la Justice, flamande d’origine, et le ministre fédéral de l’Intérieur, un bruxellois, ne s’étaient pas mis d’accord à temps sur les opérations exceptionnelles à mettre en oeuvre. La police avait perdu quelques heures précieuses attendant les ordres qui étaient finalement venu du Premier ministre. Trop tard.

 

Max et le ministre Blondiaux étaient déjà Limoges à ce moment.

 

Exercice 1 : je ne crains rien (jeudi et vendredi)

 

’Alors cette omelette ?’ lança Max pour réchauffer l’atmosphère et réconforter le ministre apeuré.

 

‘Que voulez-vous de moi ?’

 

‘Mais rien, absolument rien, je veux juste vous ouvrir l’esprit …’

 

‘Si c’est de l’argent, nous pouvons nous arranger …’

 

‘Absolument pas, pas question d’argent, je suis un minimaliste, vous savez. Non non non, l’argent, oh oh … Vous connaissez les minimalistes ? Non ? … Bon, je vous expliquerai plus tard. Chaque chose en son temps, alors qu’avez-vous pensé du passage de Jim Harrison ?’

 

Le ministre n’était pas rassuré par l’air ‘bonhomme’ de Max. Il sentait chez son geôlier une sorte de fissure, des mouvements lents et clairs à la fois, des intonations de la voix douces puis très fines et aiguisées, une fuite en avant à chaque fois contenue, maîtrisée. Il fermait les portes très vite puis ralentissait avant que les battants de la porte et du châssis ne se touchent, il débutait ses phrases à vive allure puis ralentissait au milieu du message et finissait en souriant, avec cet air pédagogique des professeurs qui veulent sincèrement que l’élève apprenne une leçon.

 

Ce sourire forcé avait malgré tout quelque chose de foncièrement bon, honnête. Mais tout l’être de Max semblait prêt à craquer sous la force indicible d’une énergie intérieure. Blondiaux ne voulait juste jamais avoir à faire à cette énergie intérieure. ‘Qu’elle reste bien là où elle est’ se dit-il.

 

‘J’ai lu le passage’ finit-il par avouer.

 

‘Bien, bien ! Et qu’en avez-vous pensé ?’

 

‘Un type qui fait 3.000 km à pied pour retrouver son écharpe … il a de bons pieds’

 

Max regarda le ministre. Son sourire se figea un moment. Il n’avait pas prévu une telle remarque de son nouvel élève. ‘Oui, oui, et une sacrée paire de godasses !’ s’esclaffa Max.

 

‘Mais à part cela, ne trouvez-vous pas que perdre son temps à marcher 3.000 km soit étonnant ? Alors qu’il aurait pu en acheter une autre tout simplement ?’

 

‘Il tenait peut-être à cette écharpe ?’ rétorqua le ministre.

 

‘Non, vous avez mal lu, c’est une simple écharpe. Il marche car il a le temps de marcher, rien ne le retient d’essentiel. Là est le message, l’essentiel, c’est le temps. Le vrai luxe de notre époque est le temps pas l’espace.’

 

‘Dites cela aux immigrés clandestins, que le luxe c’est le temps. Pour eux, passer une frontière est un vrai luxe. Dans ma commune, j’ai eu plus de cinquante cas de régularisations, ces gens ne pensaient pas à leurs vieux jours mais à être ‘légaux’ chez nous’

 

‘Vous avez raison, c’est vrai. Et ils font cela pour leurs enfants car leur propre mort n’est pas essentielle, c’est la vie de leurs enfants qui importe. Là on est d’accord’ conclu Max tout heureux de ce début de dialogue.

 

‘Mais pensez-vous qu’en fin de compte que vos émigrés ont eu raison de quitter leur pays ?’

 

Blondiaux hésita à répondre. ‘Oui, je pense, ils veulent une meilleure vie, j’aurais peut-être émigré à leur place … mieux vaut une vie difficile icique pas de vie là-bas’.

 

‘Ils ne vivaient pas là-bas, ils n’avaient pas d’amis, pas de travail, pas de famille… ?’

 

‘J’en sais rien, vous m’emmerdez à la fin. Cette discussion n’a pas de sens !’ ‘Nos opérations de régularisation sont un exemple parfait de politique sociale et humanitaire réussie, point barre’.

 

‘Vous aimez la nourriture afghane ?’ demanda calmement Max.

 

‘Allez vous faire foutre avec votre nourriture afghane, je n’en sais rien’; puis se calmant, ‘pourquoi me demandez-vous cela ?’.

 

‘Vous n’avez jamais mangé avec vos réfugiés ? il devait y avoir des afghans, non ?’.

 

‘Oui, il y en avait … non je n’ai jamais mangé avec eux, pas le temps c’est tout …. pourquoi ? c’est bon la nourriture afghane ?’ demanda Blondiaux un peu calmé.

 

‘Je me le demande’ répondit Max.

 

‘Mais je connais quelqu’un qui pourrait nous le dire. Stouille, on va peut-être manger afghan demain’ conclut-il. Levage économique de sourcil droit. Les chiens sont de grands économisateurs d’énergie, pensa Max.

 

Les deux hommes s’échangèrent leur regard, enfin.

 

* * *

 

Limoges a aussi ses quartiers … underground. Max y pointait son nez pour promener Stouille de temps en temps. Cette grosse masse de 50 kg voulait encore courir malgré son âge, 13 ans. L’odeur des poubelles urbaines bien sûr mais aussi celle des chancres, des vieilles maisons abandonnées, des rigoles sales et des pipis humains salés de frites. La patte canine, quoi.

 

Alors, pas difficile d’y trouver quelques réfugiés afghans.

 

Max connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui … bref, il atterrit sans grande difficulté dans une famille afghane originaire de Jalalabad dont la mère, Zarmeena, était étonnamment à l’aise avec les chiens. L’accueil fut pétillant, Max était un de leur premier invité occidental. C’est en fin de soirée qu’il proposa à Zarmeena de venir lui enseigner la cuisine pachtoune : lassi, kebab, yogourt de concombre et nan. Yussef, son mari, accepta pour autant que Yacoub, un de ses fils, accompagna sa mère.

 

Max était fou de joie.

 

* * *

 

Yacoub était, on peut le dire, sublime. Son regard noir et profond avait cette langueur des ciels couchants du Maroc. Son teint de peau tendait vers l’orange foncé et ses traits presque féminins étaient étonnamment doux pour un afghan. Ses pommettes saillantes étaient légères, sa bouche aux fines lèvres et son menton semblaient inviter ses mains à régulièrement en faire le tour du haut vers le bas pour se poser délicatement sur la glotte. Sa beauté déconcertait mais n’était pas dérangeante, plutôt accueillante.

 

Il aida sa mère durant la fin de l’après-midi dans la préparation du poulet tandoori façon afghane, cuit très sec avec la sauce rouge vif pénétrée dans la chair. Accompagné du yogourt de concombre salé et des tomates fraîches, le ministre se régalait.

 

‘C’est délicieux, Zarmeena’. Yacoub traduisait. Sa mère sourit ‘Tashacor, tashacor, rubas’. Elle était ravie que l’étranger, présenté simplement comme un ami de Max, apprécia son repas. ‘Encore ?’ proposa t-elle.

 

‘Prenez encore un peu, bismillah’ traduit Yacoub.

 

‘Merci, non’ fis poliment le ministre.

 

‘Si si’ insista Yacoub, ‘prenez encore, c’est bon, vous êtes jeune, il faut être fort, très fort, prenez’ et il riait avec sa mère qui resservait de nan et de riz l’assiette du ministre.

 

‘Ma mère demande si vous avez une grande famille ?’

 

‘Je suis marié mais je n’ai pas encore d’enfant’

 

‘Ah, mais il faut avoir plusieurs fils, chez nous un homme a plusieurs garçons, c’est très important, j’ai trois frères, moi’. Et Yacoub traduisait à sa mère qui opinait du chef.

 

La spontanéité de Yacoub en imposait au ministre. Ce n’était pas de la rudesse, juste une volonté à l’état pure qui vous sautait à la figure. On ne pouvait se refuser à elle. Sa personnalité, rudoyée par la vie et la guerre, s’était forgée et ne varierait jamais. Max découvrait avec joie ce jeune homme qui allait, il en était sûr, compter dans les souvenirs du ministre.

 

A un moment, Yacoub proposa au Ministre de voir une vidéo qu’il avait emmenée avec lui.

 

‘Bien sûr’ fit le ministre.

 

Son ton jovial tourna court quand, sur les premières images, il découvrit un montage amateur montrant l’aéroport de Kaboul pilonné par des tirs de mortier. Les images étaient grossières mais le mélange du genre ‘Yacoub montrant ses vacances’ et ‘guerre en direct’ déconcertait. C’était bien l’homme en face de lui, cet homme sympathique et avenant avec qui il parlait depuis deux heures, qu’il voyait là en treillis militaire manié un petit mortier de 50 mm dans la fumée et un vacarme assourdissant, Kalachnikov en bandoulière. Il comprit par les images et l’anglais bredouillant du présentateur amateur que le pilonnage avait fait deux morts et une dizaine de blessés parmi les forces internationales. Yacoub ne cacha pas la fierté que lui procurait son acte guerrier.

 

Le ministre resta interdit. Max qui ne s’attendait pas à une tournure pareille des événements jouissait de la situation. Il eut l’intelligence de ne pas rompre le lien de malaise installé entre le ministre et l’afghan, attendant qu’un des deux hommes n’embraye la discussion.

 

‘Un peu de gelée pistache ?’ s’enquit Zarmeena, qui brisa le silence. Yacoub traduisit, tout sourire.

 

‘Oui, non, euh oui oui, merci’ répondit le ministre qui tourna son regard presque apeuré vers Max. Celui-ci ne broncha pas tant il jugeait cette rencontre comme un vrai don du ciel, une conjonction parfaite de ses ondes positives de ‘reformatage’ du ministre avec celles plus fondamentales de désir de liberté de Yacoub. Emporté par cet élan, il préfrontalisa, mettant en veilleuse son cortex, pour brancher tout son être sur son cerveau reptilien, lieu central de ses émotions et de ses valeurs. Aussitôt, un sourire béat vint lui barrer le visage et il se mit à déblatérer très lentement un long discours sur l’autodétermination des peuples, le nouvel impérialisme géo-politique, le gaz Tadjik, les énergies libres, les donations on-line à une ONG qui s’était donné comme seul but de liquider Bush junior et sa dernière décorporation qui lui avait permis de survoler le Brabant wallon en proie aux inondations. Il dut faire un effort inouï pour s’arrêter voyant le visage de plus en plus blême du ministre ; il savait qu’en tant que nouveau guide ministériel, il ne pouvait se laisser aller, il y allait de sa crédibilité. Surtout ne pas effrayer le ministre.

 

De son côté, ce dernier ne savait plus lequel des deux était le plus dingue, l’afghan ou l’illuminé.

 

‘Chai mekore, chai ?’

 

‘Oh non, un double bourbon plutôt’ pensa-t-il, vaincu.

 

* * *

 

Mais Max n’en avait pas fini avec cette soirée qui devait s’éterniser pour que, tradition de l’hospitalité oblige, il propose à ses invités de dormir sur place ; Zarmeena en tant que femme allait repartir chez elle mais Yacoub en bon pachtoune ne refusa pas l’invitation.

 

C’est ainsi que lui et Blondiaux se retrouvèrent dans la même chambre. Max installa une natte à même le sol à côté du lit du ministre, quelque peu gêné.

 

‘Non, écoutez, vous n’allez pas le faire dormir là’ s’enquît le ministre.

 

‘Mais, Yaqoub n’y voit aucun inconvénient, ne reportez pas votre malaise sur lui, n’est-pas Yaqoub ?’

 

‘Oui, oui’ fit-il. ‘C’est parfait, très bien, j’ai mes deux patu, il peut neiger chez vous, vous voyez’ dit-il en sortant d’un sac deux belles couvertures de laines à liseré multicolore, l’une blanche, l’autre brune, plus petite dont il se drapa aussitôt.

 

Max prit l’autre, elle semblait tellement chaude qu’une idée lui vint à l’esprit. Il quitta instantanément la pièce et s’en alla dans la cave couper le chauffage, à l’insu des deux autres. Puis la nuit s’installa et chacun s’endormit.

 

Au milieu de la nuit, le froid pénétrant réveilla le ministre en premier. Trente minutes plus tard, ce fût Yaqoub qui fut réveillé par les bruits du sommier de Blondiaux.

 

‘Vous ne dormez pas ?’

 

‘Non, j’ai froid, j’ai vérifié, les radiateurs ne marchent pas et comme la porte est fermée …’.

 

‘Prenez mon patou blanc, ça ira mieux’ dit Yaqoub.

 

‘Merci, et vous ça va ?’ demanda le ministre.

 

‘Oui, oui, ça va, mettez le patou sur vous et votre édredon au dessus, ça ira … comme cela’. Montra Yaqoub en entourant le ministre de la grande couverture blanche.

 

Blondiaux sentit presque aussitôt une saine chaleur l’envahir, il en fût surpris et leva la tête pour sourire à son compagnon, ravi.

 

‘Rubas ? ça va maintenant ?’ demanda Yaqoub.

 

‘Oui, c’est incroyable, comme c’est chaud !’

 

‘Eh mais c’est mille ans de couture afghane que vous portez sur vous, nos femmes sont les meilleures épouses et mères, et nos hommes les meilleurs bergers, personne n’a froid chez nous même sous moins 30°c en pleine montagne … ici, j’ai vu des gens avoir froid dans la rue, pas chez nous, jamais’.

 

‘Oui, on est moins solidaires je sais …’

 

‘Ce n’est pas bien, pas bien du tout, il faut aider son frère, aider les pauvres dans la rue plutôt que venir nous bombarder … ça va, vous avez chaud ?’ dit-il en gardant le regard droit.

 

‘Oui, oui …’

 

‘Ah bien, c’est bien, il faut avoir chaud et bien dormir pour avoir de bonnes pensées, inch Allah’

 

Blondiaux était touché par la spontanéité de Yaqoub. Loin de l’image d’épinal de l’indigène bon et serviable, Yaqoub touchait juste, son timbre de voix était clair, il était beau. Blondiaux percevait de la noblesse en lui et lui en fit part.

 

‘Ah non, je ne suis rien qu’un simple paysan, pas un fils de chef de clan … avec la guerre, nous avons dû fuir et nous réfugier à Peshawar, puis je suis devenu moudjhaidin pendant deux saisons … mais mon père a voulu que nous quittions le pays définitivement. C’est mon père, je l’ai suivi mais je n’aime pas la France, ma mère est vieille et je ne veux pas qu’elle meure ici, loin de notre pays, je pense que mon père regrette aussi mais je ne lui en parle pas pour ne pas le blesser’. Puis il se tût, ces paroles ne lui appartenaient plus désormais.

 

Blondiaux avait une statue en face de lui, un homme et une histoire, vivants. Il ne posa pas de questions. Elles étaient inutiles et il craignait surtout qu’elles eussent été offusquantes.

 

Après une longue minute immobile, Yaqoub sortit une petite feuille de papier et l’ouvrit. Un petit cube noir apparût. Blondiaux comprit qu’ils’agissait de haschich. Yaqoub en mordit un petit bout, le mastiqua longuement et l’avala lentement.

 

Puis, il en présenta au ministre qui prit au piège en prit une boulette et renouvela l’opération, sans réfléchir.

 

‘Inch Allah, nous dormirons bien’ fit l’aghan qui se recoucha.

 

‘Inch allah’ pensa le ministre encore stupéfait par son geste. Il avait déjà fumé des joints à l’Unif, entre potes bien sûr, mais n’avait jamais touché à aucune drogue dure et encore moins manger du haschich. Comment son corps et son esprit allaient-ils supporter cela ? Yaqoub semblait si paisible, il savait ce qu’il faisait … ‘Oh merde, dans quelle situation je me suis mis ? Je dors avec un tueur afghan hyper attachant, à côté j’ai comme geolier un illuminé de chez illuminé et j’ai mangé du haschich, eh merde, merde, … je pionce’.

 

‘Calme-toi’ pensa t-il de longues minutes … ‘Calme-toi, inch Allah’.

 

Puis il sentit un trouble l’envahir, une petite envie de vomir mais qui disparut assez vite pour faire place à une légère hilarité et un bien-être paisible qui dura toute la nuit. Il ne s’endormit que tard mais d’un sommeil profond.

 

Au réveil, Yaqoub avec disparu. Il fut accueilli par Max, toujours souriant et prévenant.

 

‘Il est parti, il m’a dit que vos pouviez garder son patou blanc’ lâchat-il.

 

Blondiau serra celui-ci, le réajusta et déjeuna entouré de cette douce chaleur.

 

Exercice 2 : je chemine à mon propre rythme (samedi)

 

‘Repartons de Jim Harrison, vous voulez bien ? Il a donc tout son temps, je vous propose un petit exercice pour ce matin, nous allons marcher en rue, dans le quartier commerçant, d’accord ? Nous avons tout notre temps, non ?’ demanda Max.

 

‘Ai-je le choix ?’

 

‘Non en effet, et Stouille sera votre compagnon, j’ajusterai sa laisse à votre poignet, si l’idée vous prenait de vous enfuir, je vous souhaite bonne chance, avec ses 50 kgs à trainer … et puis il m’obéit à la voix.’ conclut Max.

 

Après avoir pris le bus, les deux hommes et le chien se retrouvèrent donc en pleine rue piétonne un jour de semaine. L’activité battait son plein, entre les jeunes qui faisaient du lèche-vitrine des grandes marques, des mamy et papy ‘second life’ sticks de marche au poignet arpentant les ruelles, des jeunes mamans profitant de la seule sortie de la journée, des messieurs accompagnés de petits tailleurs bien comme il faut passant d’un building à l’autre, tout cela dans le vacarme de la circulation routière à laquelle la foule s’était habituée ; la ville avait mis tout ce beau monde au pas.

 

Et les deux hommes se laissèrent prendre par ce fourmillement humain et déambulèrent au petit bonheur … Au bout de vingt minutes de marche d’un pas vif, Max demanda au ministre de ralentir volontairement le pas.

 

‘Nous allons maintenant casser le pas, vous allez suivre mon rythme, ok ?’ dit-il.

 

‘Ok’, répondit le Ministre, interrogatif. Et il sentit instantanément comme une difficulté à ralentir comme si son corps, tous ses muscles l’en empêchaient, lui dictait d’aller plus vite, de reprendre le rythme de la foule tout autour. Pourtant, il se força, et mis ses pas dans les pas de Max, qui semblait très à l’aise. Durant une centaine de mètres, il sentit comme une vague humaine le pousser dans le dos, comme un souffle le forcer à courir, puis petit à petit, cette sensation physique s’estompa et il se recentra sur lui-même comme s’il appartenait maintenant à une bulle formée par Max, Stouille et lui.

 

‘C’est étonnant, j’ai eu du mal à vous suivre, mais là, je me sens bien’ dit-il.

 

Max lui répondit par un sourire.

 

Blondiaux éprouvait petit à petit du plaisir à ne plus faire partie de la foule, comme s’il s’en était extirpé et pouvait maintenant l’observer d’en haut. Une petite vague de plaisir l’inonda, il ralentit davantage le rythme marchant presque au ralenti, ‘juste pour voir’ se dit-il. Et la sensation grandissait, il avait une acuité du temps qui paraissait plus grande, c’était étonnant, il se sentait reprendre contrôle de tout son être.

 

Max le sentit, ralentit aussi le pas et lui dit ‘Vous pouvez atterrir quand vous voulez, je vous suis, cette fois’.

 

Puis en une cinquantaine de mètres, Blondiaux concentré sur sa marche, ralentit de plus en plus. Certains badauds, gênés par ces deux énergumènes, les frôlaient et manquaient d’ailleurs de les percuter. Mais Blondiaux persévéra et finit par sentir chaque déroulé de ses pas dans ses chaussures, chaque muscle de ses jambes le porter puis, finalement, il s’immobilisa. Il resta droit et calme quelques instants.

 

A moins de deux mètres, il vit passer deux policiers. Un moment, l’idée lui traversa l’esprit de s’en courir et de crier à l’enlèvement, mais pour une raison incompréhensible, il n’en fit rien ; comme s’il n’appartenait plus à ce monde là, au monde qui bouge, mais plutôt au monde qui contemple.

 

Blondiaux regarda Max et s’étonna à lui sourire avec bienveillance.

 

‘Vous ressentez le temps ?’ demanda Max.

 

‘Oui, c’est bizarre, j’ai comme l’impression que l’aiguille de ma montre s’est arrêtée ; je sais pourquoi tous ces gens courent mais je ne ressens plus l’envie d’être parmi eux’.

 

‘C’est parce que vous êtes pleinement dans le temps présent, n’ayez jamais l’amertume du passé ni l’angoisse du futur, vivez le moment présent. Vous savez, l’homme du 21ème siècle que j’aime appelé l’urbain cultivé hors sol, est soumis à un rythme de vie auquel ni son corps ni son esprit n’ont encore eu le temps de s’acclimater, ce rythme n’est pas encore inscrit dans notre ADN ; c’est la raison de nos sentiments de stress et de tensions quotidiennes. En tant que ministre, pensez-y’ dit Max.

 

‘Maintenant, nous allons continuer à marcher mais nous allons moduler notre rythme, de plus en plus vite à de plus en plus lentement, et ceci plusieurs fois. Je veux que vous maîtrisiez ce sentiment que vous avez ressenti la première fois ; un peu comme celui qu’on ressent quand on part ou qu’on revient de vacances, cette différence de rythme qui nous met mal à l’aise. Ok ? Faisons cela pendant une demi-heure.’

 

Et s’en suivit une drôle de cérémonie en pleine rue, deux cocos bizarres qui marchaient vite puis lentement, s’arrêtaient, repartaient. Blondiaux joua le jeu, bon élève. Au bout de l’exercice, il eut par contre le sentiment d’avoir perdu ses repères ; il ne connaissait pas cette ville mais se sentait proche de cette foule contemporaine qui déambulait et pourtant, un lien s’était créé avec Max par cet exercice dont la démarche était en totale contradiction avec cette vie urbaine. Il ne fit pas part de ce sentiment de petite aliénation à son geôlier, et garda ce trouble pour lui.

 

‘On rentre ?’ demanda-t-il à Max.

 

‘Si vous voulez …’ répondit-il.

 

Il se sentirait plus serein dans sa chambre, attaché au radiateur, les choses devaient reprendre leur place, lui l’enlevé, Max le geôlier.

 

Exercice 3 : je suis convexe (dimanche)

 

‘Bien, aujourd’hui, nous allons quelque peu changer de registre. Je vais vous faire une proposition que vous pouvez refuser, il y va de votre intimité et je comprendrais votre refus.’ entama Max timidement en ce début de matinée.

 

‘Puis-je vous demander Mr le ministre … votre orientation sexuelle ?’ Max avait sincèrement l’air gêné de demander cela à Blondiau.

 

‘Où voulez-vous en venir ? hétéro pourquoi ?…’

 

‘Eh bien, je voudrais vous recentrer. Nos vies sont sans cesse sollicitées par mille diableries inutiles, nous nous perdons à essayer de paraître meilleur que notre voisin de gauche et de droite, pour cela nous sommes pris dans la frénésie consommatrice, dans l’avoir et le faire plutôt que dans l’être. Nous consommons bien sûr mais nous produisons aussi énormément, nous passons d’un projet à un autre, projet de vie, projet familial, projet professionnel, projet pour les enfants, projet pour les vacances, projets, projets, … construire, toujours construire pour encore et encore consommer. Je pense qu’il faut aussi s’arrêter et se recentrer sur l’essentiel, soi, son corps et son esprit. Mais pas uniquement, pour s’auto-glorifier, s’analyser sans cesse mais aussi pour ressentir l’autre en se ressentant soi-même. Vous me suivez ?’

 

‘Pas vraiment …’

 

‘Je vais vous accompagner dans le ressenti de vous-même ; ensuite dès que vous serez capable de prendre conscience de chaque partie de votre corps et de votre esprit ; vous pourrez alors approcher le corps et l’esprit d’une autre ; d’une puisque vous êtes hétéro. Cela me facilite d’ailleurs grandement ma tâche, j’aurais eu plus de mal si vous aviez été homo’ dit-il avec sourire.

 

‘Attendez concrètement cela signifie quoi, je comprends votre message mais où voulez-vous en venir ?’

 

‘Eh bien, dans un premier temps, nous allons faire un peu de relaxation et vous allez entrer dans le monde du ressenti ; ensuite je vais vous présenter une très belle femme qui vous guidera dans son propre ressenti. Elle se donnera à vous si vous le désirez et si elle le désire aussi.’

 

‘Ce type est fou’ se dit Blondiau, ‘complètement barge’.

 

‘Oui, pardon, vous préférez une asiatique, africaine, fille de l’Est, une bien de chez nous. Désolé, je n’ai que cela en stock. Toutes sont libres en ce moment …ce sont des amies proches qui attendent mon appel, alors dites-moi que je libère les malheureuses qui n’auront pas la chance de vous connaître’.

 

Hésitant quelque peu, ses lèvres prononcèrent presque malgré lui un vieux fantasme …

 

‘Asiatique …’.

 

‘Fort bon choix, j’appelle de suite Linh, elle sera là d’ici trente minutes. D’ici là, puis-je vous demander d’entrer dans cette pièce, de vous déchausser et de vous allonger sur les coussins, le sol est chauffé, vous sentirez une douce chaleur, j’arrive de suite’.

 

Blondiau entra dans une petite pièce carrée. Il la voyait pour la première fois. De nombreuses pierres mystérieuses trônaient sur un simple meuble en bois, des tambours de différentes tailles étaient posés sur des coussins indiens multicolores, deux tubas australiens gisaient sur le sol, plusieurs bouddhas et autres divinités posaient sagement ici et là parmi les multiples petites statues, sceptres, objets incongrus qu’il voyait pour la première fois. Deux enceintes et un ampli terminaient le tableau inquiétant de cette pièce aux usages surement très particuliers.

 

‘Allongez-vous sur une des nattes ou sur les coussins’ invita Max. Blondiau s’exécuta.

 

‘Nous allons maintenant nous relaxer, fermez les yeux Mr le ministre. Et respirez, respirez, …, calmement, …, calmement’ Une petite musique mantra très féminine comme venue d’un autre monde se fit entendre dans la pièce qui se couvrit petit à petit d’une douceur bienveillante.

 

‘Nous allons maintenant respirer par le ventre et plus par notre cage thoracique comme nous avons tous l’habitude de le faire, respirez calmement, calmement,…, par le ventre, …, celui-ci se gonfle et on expire, ffffffttt, ……, le ventre se gonfle, et on expire, … ffffffftttt ….

 

….

 

Imaginez maintenant votre cœur inspirant du sang au même rythme que votre respiration, puis qui rejette ce sang doucement dans votre corps au même rythme que votre respiration, vous inspirez, …, puis expirez et le sang se diffuse dans vos veines, …’.

 

….

 

Pendant plusieurs minutes, Blondiau se concentra sur son corps, sa respiration, son cœur, …

 

….

 

‘Tout en respirant calmement, allez maintenant dans votre esprit et faites venir une image positive, gaie, de bonheur à vous, un w-e avec votre femme, un souvenir de famille, des enfants qui jouent, … et respirez … respirez calmement …

 

Cette image positive va maintenant accompagner votre sang et se diffuser dans tout votre corps, au rythme de votre respiration, …’.

 

….

 

Lentement Blondiau se prit à sourire sereinement au fur et à mesure de l’exercice, un bonheur simple l’inonda. Et la musique se fit plus belle, compagne bienveillante. Il navigua dans une douce somnolence, baigné de songes et de rêves … la pièce au départ presque hostile lui parut remplie de bonté et d’amour. Il ressentait chaque seconde plus nettement que d’habitude. Le temps s’était comme rapproché de lui.

 

….

 

Max, un moment, se leva et quitta la pièce, laissant Blondiau seul en méditation. Tout était amour.

 

….

 

Une dizaine de minutes plus tard, celui-ci entendit la porte s’ouvrir et une présence s’accroupir auprès de lui. Il perçut qu’il ne s’agissait plus de Max mais de quelqu’un de plus délicat et posé.

 

‘Vous pouvez ouvrir les yeux Monsieur, je m’appelle Linh, je vais vous guider maintenant.’ Elle prit sa main et la posa sur celle du ministre. Il ouvrit les yeux sur une élégante jeune femme aux longs cheveux couleur jais et vêtue d’une simple robe rouge qui moulait parfaitement son jeune corps.

 

‘Max est dans la maison mais c’est ensemble que nous allons passer les deux ou trois prochaines heures. D’accord ?’ Blondiau ne put dire un mot.

 

‘Bien, je vais d’abord vous inviter à vous dévêtir entièrement, n’ayez nulle crainte, nous sommes deux adultes, sains de corps et d’esprit, mais parfois notre mental a pris trop d’emprise sur notre corps, nos émotions, nos énergies intérieures et notre spiritualité s’en trouvent atrophiées. Nous allons reconnecter tout cela dans l’amour. Voulez-vous ?’

 

Blondiau était bouillonnant, il imaginait ses pires fantasmes enfin réalisés d’ici deux heures, sa seule crainte était de bander et d’éjaculer trop vite alors qu’il sentait que la fille était là pour un travail plus lent.

 

De son côté, Linh lisait dans l’esprit des hommes qu’elle côtoyait et maîtrisa de suite les opérations. Elle se dévêtit la première, comme si de rien n’était et invita Blondiau à s’asseoir sur des coussins à même le sol.

 

Le premier moment pudique passé, Blondiau se sentit à l’aise dans le plus simple costume. La préparation se déroula dans un silence où l’on aurait pu entendre de petits anges taquins. Afin d’éviter toute nervosité naissante chez Blondiau, elle démarra de suite le travail.

 

‘Bien, maintenant que nous sommes nus, nous allons continuer à ressentir notre corps. Fermons les yeux et partons du sommet de notre crâne, nous sentons notre cuir chevelu, nos cheveux … sans pression.

 

Nous descendons sur notre front et nos tempes … sans pression.

 

Nos sourcils et nos deux yeux, le troisième oeil … sans pression.

 

Nos pommettes, nos joues … sans pression.

 

La mâchoire, le menton, la langue, nos dents … sans pression.

 

Notre cou, la nuque … sans pression.

 

Nos épaules, les clavicules, les bras, avant-bras … sans pression.

 

Nos mains, nos doigts … sans pression.

 

Notre cage thoracique, le plexus solaire, le cœur … sans pression.

 

L’estomac, le foie, l’intestin qui se déroule … sans pression.

 

Notre haine, notre sexe, nos fesses … sans pression.

 

Nos cuisses, nos jambes, nos genoux … sans pression.

 

Les mollets, chevilles, pieds, orteils … sans pression.

 

Nos orteils se prolongent comme des racines et descendent dans le sol, on se reconnecte à la terre, à notre mère la terre. Nous sentons et acceptons l’énergie qui vient de la terre. L’énergie monte en nous au travers de nos pieds.

 

….

 

Du sommet de notre crâne, nous sentons l’énergie cosmique nous pénétrer et le flux nous traverse du crâne au pied, nous sommes connectés du cosmos au plus profond de la terre. L’énergie nous traverse.’

 

Linh et Blondiau restèrent dans cet état de relaxation et de méditation plusieurs minutes …

 

‘Je vous invite maintenant à sentir les endroits où votre peau se touche, le contact des coussins, du sol, du tapis … ressentez …

 

 

Je vous invite maintenant à écouter les bruits ; ceux du dedans, votre cœur, votre respiration, … ceux du dehors, une voiture qui passe, Max qui marche dans le couloir, un enfant dans la rue, écoutez …

 

 

Je vous invite maintenant à sentir les odeurs qui vous entourent, un peu de chlorophyle du jardin, un reste d’aliments cuits de la cuisine, votre corps, mon corps, un peu de mon parfum mis ce matin …

 

Respirez pleinement, respirez pleinement, humez …

 

 

Je vous invite maintenant à goûter votre salive, est-elle sucrée ? salée ? chaude ? percevez …

 

 

Et nous allons maintenant ouvrir petit à petit, doucement, les yeux tout en restant attentifs à nos perceptions qui viennent des cinq sens : le toucher, l’ouie, l’odorat, le goût, la vue’.

 

….

 

Tous deux ouvrirent les yeux presque au même moment, comme revenus d’un voyage en apesanteur …

 

‘Je vous en prie, allongez-vous et restez attentifs à vos cinq perceptions, surtout l’odorat qui est notre sens le moins développé’.

 

Blondiau s’allonga, Linh sortit un petit flacon d’huiles essentielles à l’ylang-ylang, se rapprocha et commença le massage par la plante des pieds. Elle resta un long moment ses doigts immobilisés sur trois points d’énergie, le sang tapait délicatement sur la zone. Puis elle remonta l’intérieur des jambes jusqu’aux cuisses et redescendit lentement, infiniment lentement jusqu’aux pieds, elle réitéra l’opération plusieurs fois, toujours plus lentement, afin d’exacerber les sensations des deux êtres … Elle poursuivit massant du bas vers la haut évitant la région du périnée, insistant tantôt sur les muscles, l’épiderme ou activant les nerfs. Blondiau était paisible.

 

Arrivée aux avant-bras, Linh lui rappela de bien écouter, sentir, goûter si sa salive était la même. Puis elle massa longuement les mains touchant délicatement les faces latérales des doigts sur toute la main.

 

A ce moment, Blondiau qui avait les yeux ouverts, sentit une érection poindre. Il se concentra pour penser à autre chose que les seins fermes de Linh qui balançaient au même rythme lent que les mouvements de massage. Linh le perçut.

 

‘Laissez-vous totalement aller, si vous sentez le désir monter, ne le freinez pas, il n’y a aucun mal, ressentez votre sexe gonfler, son odeur, regardez-le si vous le voulez … vous pouvez aussi me regarder, mes mains, mes seins, mes cuisses, mes cheveux, ma bouche, … j’ai accepté votre corps, acceptez le vôtre, ne le rejetez pas et acceptez bien sûr le mien’.

 

Elle continua à masser le ministre, des orteils aux cuisses et au front, calmement.

 

Blondiau se retourna, puis Linh lui massa le dos, la nuque, les fesses, les mollets, calmement …

 

Quand elle eut finit son massage, elle but une gorgée de jus de grenade et en offrit à Blondiau qui trouva cela délicieux. Puis elle s’allongea et invita Blondiau à la masser de la même manière.

 

‘Bien je fais de mon mieux’ dit-il en souriant.

 

‘Vous ferez cela très très bien, j’en suis sûre, mais surtout continuez à ressentir par vos cinq sens, percevez le goût de la grenade dans votre bouche’ dit-elle en souriant.

 

‘Ok, je sens, je goûte, je vous vois, j’ai d’ailleurs très envie de vous, j’entends les bruits de la rue, les bruits de mes mains qui se frottent à l’huile, et votre peau que je vais maintenant toucher’.

 

‘Très bien, mais ne parlons pas trop’.

 

Son érection était passée, il la massa intégralement avec une complicité nouvelles et quelques sourires échangés.

 

Puis, ils s’asseyèrent en tailleur l’un en face de l’autre et à la demande de Linh rapprochèrent leurs têtes lentement jusqu’à ce que leurs fronts se touchent, uniquement. Cela dura quelques secondes ; enfin Linh pivota et embrassa ses lèvres

 

 

‘Bien, dit-elle, nous allons être un peu plus intimes. Je vais continuer mon massage avec encore plus de lenteur, comme si je touchais chaque nervure de votre peau, comme si celles-ci formaient une chaine de montagne infinie, je vais découvrir votre peau comme si elle était un continent qui prendrait des mois à se faire découvrir’

 

‘Et puis, je vais reconnecter votre sexe et vote cœur. Souvent, nous ne faisons que jouir, nous envoyer en l’air sans connections avec notre cœur et notre esprit. Je masserai votre sexe que je découvre pour la première fois, ce sera un massage lent de nouveau, je vous masserai aussi le périnée et puis remonterai vers le cœur, les connectant.

 

Enfin, si vous le désirez, je vous masserai l’anus qui est très érogène chez l’homme, je mettrai un doigt dans votre anus et j’explorerai son intérieur, sentant sa chaleur, ses irrigations sanguines, sur la gauche vers le haut le point g de l’homme, …’

 

‘Mais d’abord, je vous demande de vous mettre en face de moi et de méditer …’.

 

Blondiau s’exécuta. Il sentait tout son être totalement présent dans la relation. Le mantra les plongeait dans un immense océan de bien-être.

 

 

Linh, la première, prit une nouvelle position sur le lit et allongea Blondiau sur trois coussins soutenant son bas du dos. Ainsi exposé, son sexe semblait craintif … Linh se réchauffa les mains et commença le massage du sexe immobile. A aucun moment de ce massage qui dura une bonne vingtaine de minutes, Blondiau ne sentit d’érection, il était paisible. Puis Linh effleura le périnée et remonta sa main gauche vers le cœur, sa main droite couvrant le pénis. Blondiau sentit comme un flux d’énergie parcourir son ventre et s’arrêter à sa gorge. Rien n’existait qu’eux, couchés sur ce lit.

 

Au bout d’un long moment, Linh l’interrogea ‘Voulez-vous continuer ?’

 

‘Oui’

 

‘Bien, si vous sentez une érection et qu’elle vous dérange, respirez bien, les flux d’énergie sexuelle sortiront par votre respiration ou représentez-vous un huit formant une circulation d’énergie, cela vous calmera.’

 

Linh descendit sa main gauche infiniment lentement vers le périnée et l’anus. Elle le massa longuement, les yeux fermés, celui-ci se rétracta, puis tout doucement comme un petit être vivant s’ouvrit au doigt de la belle. Blondiau ressentit tout d’abord une vive excitation et eut rapidement une érection, il respira profondément et celle-ci se calma …

 

Quand Linh le pénétra, il fut parcourut d’un étrange sentiment, il aimait ce contact mais il se sentit comme violé. Linh alla plus profondément et il se sentit de plus en plus vulnérable, il avait presque envie de pleurer comme un petit être pris au piège, incapable de gérer la situation. Il redevenait un petit enfant dominé et abusé par un adulte. En même temps, l’adulte qu’il était lui aimait cette sensation. Ces deux émotions totalement opposées l’éprouvèrent …

 

Linh, habituée, le ressentit et ne prolongea pas l’expérience. Elle sortit son doigt, lentement reconnecta le cœur et le sexe et s’allongea sur le corps de son partenaire.

 

 

‘Linh, j’avais l’impression que vous me violiez …’

 

‘Oui, j’ai senti comme un petit enfant en vous … Ce massage a pour but de toucher la base énergétique de votre colonne vertébrale, cela induit des émotions très diverses. Ce fut très rapide et intense chez vous, n’y pensez plus, relâchez vous …’

 

‘Choouuh, merci Linh … ‘

 

‘Sers-moi’

 

Blondiau prit dans ses bras et l’embrassa.

 

Puis comme s’ils étaient partenaires depuis des années, leur bouches se rapprochèrent et ils firent l’amour en parfaite harmonie mais avec une lenteur et une profondeur toute nouvelle.

 

* * *

 

‘Merci Linh pour ce moment délicieux’ dit-il les yeux dans les yeux avec la belle.

 

‘Tout le plaisir fût pour moi ?’ fit-elle malicieuse. ’C’était très agréable Mr le ministre, je m’en souviendrai.’

 

‘Quoi, vous savez qui je suis ? Max vous l’a dit ?’ dit-il, étonné.

 

‘Oui’

 

‘Et vous avez souvent des clients comme moi, enfin, si je peux m’exprimer ainsi ?’

 

‘Pour le genre de plaisir que nous avons pris ensemble, non, c’est autre chose. Au sinon, pour le tout-venant de mon activité, oui cela m’arrive, j’ai même eu beaucoup mieux que cela …’

 

‘Vous voulez dire Premier ministre ou Président ? Non quand même pas …’

 

‘Comme si la politique dominait tout, allons Mr le ministre. Non, non, je voulais dire des hommes de pouvoirs mais pas nécessairement dans votre branche, des hommes d’affaires, des hommes de réseau divers, de grands sages et penseurs aussi, …’

 

‘Vous me titillez …’

 

‘Oh, mais vous n’en saurez pas plus, désolé mon cher’ fit-elle en effleurant de sa langue fine une des oreilles de Blondiau.

 

‘Et vous faites cela depuis longtemps … désolé si je suis indiscret’.

 

‘Non ne t’inquiète pas’ se mettant à le tutoyer. ‘Depuis que j’ai une vingtaine d’année part time, maintenant je suis full time pute de luxe, pour te servir mon amour.’

 

‘Et … désolé de te poser cette question mais comment en es-tu arrivé là ?’

 

‘Je n’aime pas cette expression, ce n’est pas l’école professionnelle, le bas de gamme … j’ai choisi ce métier, qu’est-ce que tu crois !’

 

‘Tu te fous de moi ?’ fit-il hésitant.

 

‘Mais non, il y a des filles qui s’assument totalement et qui choisissent ce métier pour quelques années, pour le fric évidemment, à mon compte je gagne énormément. Les filles qui ont un mac ou qui sont dans des boîtes de strip-tease, c’est autre chose, elles survivent, surtout les africaines et les filles de l’Est. Mais avec un bon réseau, tu gagnes un max. Mon corps, je l’assume. Vous les hommes pensez que vous avez des droits sur le corps d’une femme parce que soit vous la payez soit vous l’avez possédé un jour. Foutaises, je sais ce que je fais avec mon corps et je maîtrise tout autant le corps de l’autre. Si un homme, et c’est vrai qu’il y en a, veut me dominer, je sais me faire respecter. Je ne me sens pas sale, bosser dans une boîte d’armement ou placer son fric dans un off-shore est bien plus dégueulasse, tu peux me croire’.

 

‘Oui mais c’est différent, c’est indirect …’

 

‘Et alors, parce que c’est indirect, tu n’es pas responsable, ton argent et ton acte est moins sale ? Comme dit Max, le pognon placé dans ta banque pollue plus qu’un 4X4. On est tous responsables de tout, même des effets indirects. Moi avec mon corps, je reçois et donne du plaisir, j’écoute, j’aime parfois mes clients comme jamais on ne les a aimé, je soigne leur âme et ça, ça serait dégueulasse ? Mais ta morale se trompe de cible mon cher ministre. Je ne comprends pas que les maisons closes soient interdites en France, pendant ce temps-là la politicaille et des business man s’en mettent plein les fouilles sur le dos du contribuable. Si tu savais les petits secrets que j’entends avec les intérêts français en Afrique de l’Ouest ; ça c’est inadmissible. Mais on ne se rebelle plus de nos jours, tous tirés vers le bas que nous sommes ; les journalistes sont aussi coupables, aveuglés et envieux qu’ils sont des lumières de la politique et du business. Alors, mon métier, c’est complètement dérisoire d’en faire un enjeu de la morale.’

 

Sentant une détermination dans le ton de Linh, Blondiau battit en retraite et louvoya.

 

‘Et Max tu le connais depuis longtemps ?’

 

‘Ah Max, c’est autre chose, c’est un vrai ami, il m’a aidé, je lui dois beaucoup, beaucoup …mais je ne te dirai rien à ce sujet’

 

‘Tu penses qu’on pourrait se revoir ? un jour en Belgique … enfin je suis marié, mais cela me ferait plaisir de t’inviter un soir …’

 

‘Non, je ne peux pas’

 

‘Mais … pourquoi ?’

 

‘Ce qu’on a fait doit rester unique, cela fait partie de la démarche que souhaite Max’

 

‘Max, Max, toujours Max, je te payerai ce qu’il faut, combien t’a-t-il payé pour ce soir Max ?’

 

‘Mais rien, absolument rien. J’accepte totalement la démarche de Max, j’y adhère. Il n’est pas question d’argent.’

 

‘Tu veux dire que tu as déjà fait ce genre d’exercice avec d’autres à la demande de Max ? avec d’autres hommes de pouvoir, d’influence ?’

 

Elle hésite à répondre. ‘Oui, cela nous arrive, mais je ne t’en dirai pas plus. S’il te plait, on parle trop, je me sens bien, dormons, demain, on pourra refaire l’amour si on en a envie tous les deux puis je partirai, cela te va mon ministre belge ?’

 

Exercice 4 : je voudrais ne plus parler (lundi)

 

‘Quelle belle prison, n’est-ce pas ?’

 

‘Ah … cette Linh est une alchimiste de la vie …’

 

‘Vous ne croyez pas si bien dire, mais peut-être dans une autre vie’ Max se mit à rire.

 

‘Bien, hier l’extase, aujourd’hui la conscience, avez-vous bien dormi ?’

 

‘Comme un loir …’

 

‘Pour cela, remercions Linh bien sûr mais aussi cette maison, elle est pleine d’énergie positive. C’est pour cela que je l’ai achetée, puis je l’ai rénovée moi-même en n’utilisant que des matériaux premiers dont les ondes se renforcent. Chaque matière possède sa propre énergie, vous savez. Les plantes aussi bien sûr, celles que vous voyez de votre fenêtre sont une bénédiction pour votre esprit. On se parle souvent, le hêtre du fonds du jardin est un excellent conseiller par exemple, il ne se passe pas un jour sans qu’il ne me donne les messages de l’être supérieur. Et puis vous avez remarqué la saveur de la soupe au potiron et carotte que je vous ai servie hier soir ? Leur niveau énergétique et vibratoire est de 8 hertz, ce qui correspond à celui de la mer ou du placenta dans lequel nous avons tous baigné avant notre naissance, rien à voir avec les mauvaises énergies d’un hamburger, on d’un plat surgelé…’

 

Blondiau s’était habitué à ce charabia, Max ne lui paraissait plus vraiment comme réellement dangereux, il voyait bien à quel point il était soigné aux petits oignons, quoique qu’il préférait rester sur ses gardes vu l’étrangeté du personnage.

 

‘Et quel message avez-vous reçu de lui aujourd’hui ?’ dit-il sur le ton de la plaisanterie.

 

‘Et bien que nous allons occulter une partie de notre vision … je m’explique. Que remarquez-vous de particulier dans ma cuisine ? Regardez au tour de vous, les armoires, regardez dans mon frigo, que voyez-vous ? Ou plutôt que ne voyez-vous pas ?’ demanda Max.

 

Blondiau scruta la pièce petite bien ensoleillée donnant sur la cour intérieure puis le jardin. Elle était des années ’50, faite de meubles en bois d’époque avec mille ustensiles, pots, couverts, nourriture, plantes aromatiques, …

 

‘Je ne sais pas, à vrai dire, non …’

 

‘Et bien, elle est unique en son genre car vous n’y verrez aucune marque, aucune publicité sur aucun emballage, pas de Nesquick, pas de Kellogs, pas de Ketchup Heinz ni même de poële Tefal, Moulinex, Zanussi … Aucune marque, rien. Idem pour la salle de bain, vous avez vu un tube de Golgate ? Non, rien. Ce doit être la seule maison de ce type en France.’ dit-il un rien rigolard.

 

Blondiau fut en effet autant stupéfait que cela soit possible que de ne pas l’avoir remarqué.

 

‘Vous savez, un être humain voit environ 5 millions de publicités sur toute son existence, soit environ 200 publicités par jour, une toute les 5’ pendant toute sa vie. Le meilleur lavage de cerveau que l’homme n’ait jamais inventé. Pourquoi ? Pour évidemment surconsommer, nous inciter à acheter par hantise de la honte, hantise du regard des autres, alors par comparaison sociale, on va s’empiffrer de symboles idiots comme la voiture, des vestes à la mode, … ou alors on va acheter par peur de la mort en espérant qu’un de nos achats ne meure pas avec nous, nous transcende, un peu comme les bâtisseurs d’autrefois qui voulaient laisser une trace … ’.

 

‘Oui, je sais tout cela, merci, c’est la B.A.B.A. des anti-capitalistes, ils n’ont pas tort mais le sujet est beaucoup plus complexe, il faut bien créer de l’emploi, donc rentrer dans une logique de marché et de compétitivité.’

 

‘Non, vous avez tort, vous me sortez de l’économie néo-classique ‘vive le PIB’, je suis adepte du bonheur intérieur brut mais nous y reviendrons un autre jour. Aujourd’hui, comme notre exercice d’hier, je veux que vous ressentiez les choses avant de les analyser, faire marcher votre cerveau droit atrophié. Nous allons nous balader dans le bus sur une ligne qui durera 1h30’ et je vais vous demander de ne pas regarder les publicités, regardez ce que vous voulez mais pas les publicités, ensuite, nous regarderons la télévision, eh oui, j’ai la télévision, mais de nouveau, ne regardez pas les publicités, ok ?’

 

‘Complètement dingue, à quoi cela va me servir ? C’est débile votre truc’

 

‘Tellement débile que ça en devient essentiel, vous verrez, surprise …’

 

Et revoilà nos deux compères avec Stouille dans la ligne 91 faisant le tour de Limoges. Bien coincés sur la banquette arrière, le petit jeu pouvait commencer.

 

‘Allons-y, pas de pub !’.

 

Le ministre regarda nonchalamment par la fenêtre et automatiquement ses yeux furent attirés par une belle publicité Nespresso avec Geooooorges le magnifique.

 

‘Vous avez vu celle-là ?’

 

‘Oui’

 

‘Perdu, allez continuons’

 

A la seconde affiche 5m sur 3m, Blondiau se força à l’éviter. Bien sûr, il vit la top sublime nana vantant les mérites d’un fromage blanc mais il détourna son regard. Troisième pub, il fit le même effort pour ne pas voir la dernière série BMW, cela commençait à marcher ; mais quel effort il devai fournir pour si peu de chose.

 

‘OK, j’y arrive doucement’

 

‘Bien, continuons, le test est dans la longueur. Dès que vous sentez venir une publicité, prévenez la réaction réflexe de votre regard, remaîtrisez vos yeux. Je vous donne un truc, imaginez-vous sortant de votre corps et vous observant vous-même. Observez-vous avoir des difficultés à ne pas être attirer par les pubs et observez-vous surmontant cette difficulté ; cela vous aidera. Essayez.’

 

Et le voyage se poursuivit, le regard de Blondiau était sans cesse attiré par les publicités mais il arrivait petit à petit à s’imaginer être un ou deux mètres au dessus de son corps et surmonter la maudite attirance. Au fur et à mesure, il gagna en maîtrise de son regard et arriva à prévenir l’attraction consumériste. Ça marchait !

 

Mais après un quart d’heure de cet exercice, il se sentit épuisé. La reprise en main de ses yeux était décidemment assez pénible et il en fit part à Max.

 

‘Je sais, la première fois, on tient maximum une demi-heure, j’aimerais néanmoins que vous continuiez Mr le ministre’.

 

‘Ok’ et Blondiau persévèra à la grande satisfaction de Max. De temps à autre, il ratait l’obstacle et craquait sur, le plus souvent, une belle et jeune demoiselle.

 

‘Ok arrêtons-là, c’est très dérangeant’ dit-il après une bonne centaine de pubs.

 

‘Je sais, arrêtons, bravo Mr le ministre. Qu’avez-vous appris, trois choses ?’

 

‘La force d’attraction est incroyable, je ne m’en étais pas rendu compte jusqu’à présent. Mais pendant l’exercice, j’ai imaginé la ville sans les pubs et je me suis dit qu’on pourrait essayer de mettre plus en valeur le patrimoine architectural local, réflexe politique bien sûr. Ce qui m’a aussi étonné, c’est que la pub est partout, partout, il n’y a pas 5 mètres, sans pub dans cette ville. J’imagine que c’est la même chose partout ailleurs. Quant à la reprise en main de mon regard, votre truc d’auto-observation fonctionne mais j’imagine que vous le maitrisez parfaitement … Allez sérieusement, Max, vous vivez sans regarder les pubs ?’

 

‘Eh oui depuis une bonne dizaine d’années, je ne les vois plus. Bon cela m’a demandé beaucoup de ténacité mais au bout de six mois, j’y suis arrivé. Quel bonheur, je revois beaucoup mieux tout le reste et vous avez raison, nos villes sont très sales et pas du tout mises en valeur. C’est ce qu’on remarque en premier ; ensuite, on arrive à ne plus penser ‘marque’ mais plutôt quel sont mes besoins et comment puis-je les satisfaire seul. Cela permet de changer l’angle de vue de notre vie quotidienne ; depuis, je me suis remis à mon potager, je re-cultive, je refais la cuisine, je n’ai plus jamais acheté de plats cuisinés, terminé. Et le bonheur rejaillit ! Vous redécouvrez vos potentialités et vos proches vous complimentent, vous vous sentez renaître, carrément. Croyez-moi …’

 

Blondiau ne répondit pas. Au fond de lui-même, il était d’accord avec Max mais vu sa relation de totale dépendance, il préférait s’abstenir.

 

‘Bon, ok et pour la téloche idem, d’accord, c’est tout ?’ lâcha-t-il.

 

Max sentit l’énervement.

 

‘Non c’est autre chose, mais je sens que vous ne souhaitez pas de mise en situation donc changeons de sujet et conversons. Que pensez-vous de wikileaks Mr le ministre ?’

 

‘C’est ambigu mais globalement, ils font du boulot efficace, c’est le droit à l’information avec les technologies actuelles. En quelques diffusions, ils ont fait plus que tous les médias de la planète.’

 

‘D’accord avec vous sur l’efficacité mais dans quel but ?’

 

‘La condamnation d’un régime américain totalement autoritaire bien sûr’

 

‘Ok mais ne pensez-vous pas que beaucoup des informations balancées à la presse sont contre-productives car elles mettent de l’huile sur le feu ; elles empêchent le travail prudent et sous-terrain de la diplomatie.’

 

‘Je ne sais pas, j’imagine que peut-être certains aspects du conflit irakien nécessite de la diplomatie, évidemment. Mais nous avons besoin de médias d’investigation, en ce sens, wikileaks est formidable.’

 

‘Et les médias en général ? Qu’en pensez-vous ?’

 

‘Il y a de bons et de moins bons journalistes ; même chose pour les médias, presse, radio, TV ou internet’.

 

‘Ne pensez-vous pas qu’il y a une inflation de média, trop de média ?’

 

‘Oui peut-être …’

 

‘Imaginez trois personnes en conflit essayant de résoudre leur différend. Et imaginez la situation de ces trois mêmes personnes plus un média, même très compétent, qui relate les faits.’

 

‘Et donc mets de l’huile sur le feu, et empêche la résolution du conflit calmement loin des caméras … Bien sûr, Max, je vous suis sur ce point. Disons, pour nous mettre d’accord, que nous n’avons pas assez de médias d’investigation et trop de médias de masse, people, … qui mettent constamment de l’huile sur le feu. Ok avec vous.’ Blondiau sourit.

 

‘Dans la même veine, je vous propose alors deux derniers exercices pour ce jour Mr le ministre … tout d’abord, faisons silence, plus de mots inutiles, ne rajoutons pas au brouhaha général et cela jusqu’à demain matin. Contentons-nous de contempler, ne plus parler, ne plus agir, que le stricte nécessaire bien sûr. Et ensuite, jeûnons, nous pouvons boire de l’eau, mais privons-nous de nourriture comme le faisaient les anciens. Ok ?’. Max avait dit cela très calmement, il avait ralenti le rythme de sa voix. Son timbre de voix en était plus noble.

 

Blondiau se dit en lui-même de ressentir la proposition plutôt que de l’analyser, pour voir. Son envie l’emporta, il se sentait naviguer loin de sa Wallonie depuis quatre jours, loin de ses attachés de presse et multiples conseillers. Déjà …

 

‘Va pour une vraie retraite, cela me rappellera les jésuites’ sourit-il.

 

‘Alors à demain Mr le ministre’

 

Blondiau se remémora le film ‘Des Dieux et des hommes’. Du silence, ‘je voudrais ne plus parler’ comme disait Confucius.

 

‘A demain Max’.

 

Ils échangèrent un dernier regard, complice.

 

La soirée fut baignée de recueillement.

 

Exercice 5 : je ne dois rien au futur (mardi)

 

‘Je suis infiniment désolé de vous annoncer que vous allez passer une journée avec le vieil homme que je suis et que nous allons uniquement débattre, plus question de plaisirs ni de sensations nouvelles, rien que l’intellect. Aussi, nous continuerons à manger de façon spartiate, j’ai un peu cuisiné sans sel ni sucre et nos portions seront réduites. Bien ! Prêt à débattre ? ’.

 

‘Ma vie politique de tous les jours, quelle manque d’innovation, que se passe-t-il Max vous faiblissez ?’

 

‘Nous verrons mon cher ministre, si je suis le plus faible à ce jeu là’ dit-il en souriant. ‘Connaissez-vous Tim Jackson, cher maître du monde’ ajouta-t-il sur un ton sarcastique.

 

‘Euh non’

 

‘Eh bien, je vous invite à lire les pages 86 à 90 du livre ‘Prospérité sans croissance’, revoyons-nous dans une heure’.

 

Blondiau ne parut pas surpris et se plongea dans la lecture du livre qui apparut fort intéressant. Il traitait du changement climatique et des impacts des activités humaines sur la biosphère.

 

Depuis que le changement climatique était reconnu comme un enjeu majeur de notre siècle, le monde de l’entreprise avait résolument changé d’attitude face à ce défi mais aussi de manière générale dans la prise en compte des impacts environnementaux. Blondiau s’en réjouissait mais était conscient que beaucoup restait à faire.

 

‘Alors qu’en avez-vous pensez ?’

 

‘Eh bien, si l’étude n’avait pas été réalisée par un professeur de l’Université de Surrey et de surcroit Commissaire de la Commission développement durable du Gouvernement britannique, j’aurais eu des doutes évidemment … Il parle si j’ai bien lu d’une obligation de diminuer d’un facteur 21 l’intensité carbone de la production mondiale si on veut atteindre les objectifs du GIEC d’une augmentation maximum de 2°c. Autant dire que c’est impossible. Un facteur 21, c’est moins 2.100 % en 40 ans !’

 

‘Oui, totalement irréalisable avec le modèle économique actuel. Et se posent alors les questions d’abandon de la croissance et donc de décroissance, d’une économie d’adaptation aux changements climatiques et des écosystèmes et du visage que prendront cette nouvelle économie et ces nouvelles entreprises. Parce qu’en effet, il est clair que nous irons plus loin que les 2°c d’augmentation, sans compter que l’exercice pour le carbone devrait pouvoir être fait aussi pour la biodiversité ou le cycle de l’azote et du phosphore, comme il le propose d’ailleurs dans son livre.’ renchérit Max, jubilatoire.

 

‘C’est donc peine perdue, tel est votre verdict ?’

 

‘Vous êtes septique ? Je voudrais vous parler alors d’une autre étude parue dans Nature en septembre 2009. Le Stockhom Resilience Centre, a identifié neuf limites planétaires qui visent à empêcher l’activité humaine de provoquer des changements environnementaux irréversibles. L’intérieur de ces limites est le terrain de jeu dans lequel l’humanité reste en sécurité par rapport à l’équilibre du système Terre, Gaya, notre mère. Si elles sont dépassées, les conséquences pourraient être catastrophiques pour l’Humanité.’

 

‘Ok je pige, et quelles sont-elles ? le carbone bien sûr …’

 

‘Oui, mais aussi la biodiversité, la couche d’ozone, l’acidification des océans, l’eau douce, le phosphore et l’azote, … et savez-vous que trois de ces neuf limites ont d’ores et déjà dépassé le seuil d’alerte: le changement climatique, le taux de diminution de la biodiversité et l’interférence humaine avec les cycles de l’azote.

 

Plus grave encore, je ne sais pas si vous êtes de formation scientifique mais nous sommes dans des équations non-linéaires, ce qui signifie que les facteurs de changements sont interdépendants les uns des autres. Et dans ce cas de figure, quand un système rompt son équilibre, le système tend vers un autre équilibre qui prendra une forme peut-être totalement différente ; c’est l’eau qui est de la glace à 0°c et liquide à 1°c. Pour la planète, c’est la même chose, sera-t-on à plus 2°c de température ou à quelque chose de totalement différent, en fait, aucun scientifique ne le sait, demandez-leur !’

 

‘Ok, mais des efforts sont consentis, les 3X20 de l’Union européenne, les accords de branche, les quotas de CO2 !’

 

‘Mais vous êtes ministre wallon, dois-je vous rappeler comment les objectifs micro-économiques sont fixés ? En matière d’accord de branche et de quota de CO2 wallons justement, ils sont calculés par une approche bottom-up à partir de mesures jugées rentables par les entreprises afin de créer un effet d’entrainement de leur part. C’est comme l’étude récente de McKinsey pour la FEB qui regarde quels sont les investissements rentables en terme d’efficacité énergétique, c’est-à-dire sans changements de comportement, ni de niveau de confort et de croissance… mais juste la mise en œuvre des technologies rentables.  Bref, le minimum facile à faire.

 

Et à quoi arrive-t-on ? A des améliorations de maximum 30 % consentis par les entreprises, on est très loin des 2.100 % de Tim Jackson ne trouvez-vous pas ?

 

Non, il est temps d’arrêter de se voiler la face et de rentrer dans l’urgence. Il serait plus qu’utile de réaliser un exercice de définition de différents seuils de performance micro, pour des entreprises.

 

Je vous parie tout ce que vous voudrez que nous arriverons à des seuils bien inférieurs que ceux exprimés par les méthodologies bottom-up actuels.’

 

‘Ok, on donc on va fermer des entreprises, tuer l’emploi, c’est le retour de l’intégrisme vert ! ’

 

Max commençait à s’énerver.

 

‘C’est avoir moins de tout aujourd’hui pour léguer une terre à nos enfants demain, oui !’ dit-il vibrant de toute sa gorge, haletant. ‘Nous sommes dans une société où on reporte les problèmes à demain, où on exporte les déchets, on enfouit la radioactivité, on verra plus tard, demain, $$
mañana … on investit pour demain, on s’endette, on verra bien, demain, mañana, …

 

Il est temps d’avoir une cohérence temporelle, de vivre le moment présent comme nos frères les animaux, ‘pas d’amertume du passé ni d’angoisse du futur’, mais se demander si je suis durable au moment ‘t’ plutôt que vivre dans le futur. Une forme d’économie du présent.’

 

Max s’emballait et devenait agressif, tout son corps s’était érigé, tête en avant. Blondiau le sentit mais refusait de se sentir vaincu sur son propre terrain, celui de la joute politique.

 

‘Ecoutez, je vous comprends …’

 

‘Non, vous ne pigez rien, vous n’avez encore rien compris pauvre con de ministre’ l’injure avait fusé, non maîtrisée.

 

‘Eh je ne vous permets pas ‘

 

‘Ta gueule connard de pauv’ con de ministre, t’es juste un mec ici, pas de ministre. Merde, mon filleul appelle sa grand-mère b. Tu sais pourquoi, pauv’ con, pace que les jeunes vont trop vite, avant ils appelaient leur grand-mère bonne-maman, puis bonne-ma, et maintenant pour aller encore plus vite, ils l’appellent b, juste b’. Max dérapait, il le sentait mais n’arrivait plus à contrôler sa respiration, ses paroles le dépassaient.

 

‘Mais quel rapport ?’ osa timidement Blondiau sentant que Max était à deux doigts de péter les plombs.

 

‘T’es vraiment trop naze !’ Et Max gifla Blondiau qui s’effondra sur le sol. Celui-ci se releva et voulut lui rendre le coup mais Stouille habituellement passif grogna et Blondiau s’immobilisa au fond de la chambre’.

 

Max était presque en transe. Blondiau figé.

 

‘Connard’ dit-il au bord de la crise de nerfs, des larmes dans la voix et il claqua la porte, qui ne se rouvrit que le lendemain matin.

 

Exercice 6 : je suis un guerrier (mercredi)

 

‘Bonjour’

 

Blondiau ne lui rendit pas son salut.

 

‘Je voudrais m’excuser pour hier, mon comportement était tout à fait impardonnable … Il m’arrive de m’emporter, je dois encore me décaper quelques couches de vieux comportements machistes et animaux. Et cela m’est terriblement pénible car aujourd’hui j’aurais voulu justement vous reconnecter avec votre âme sombre et guerrière. Nous en avons tous une, êtes-vous d’accord avec cela ?’

 

‘Max, j’ai faim, vous me soûlez avec vos expériences et vos belles phrases, j’en ai marre détachez-moi !’.

 

‘Ecoutez, je ne peux pas, il nous reste deux expériences à vivre ensemble. Je comprends que vous soyez perturbé par mon comportement d’hier mais il est le reflet de cette âme guerrière que nous devons approfondir si nous voulons vraiment connaître ce bas-monde‘.

 

Blondiau, électrique, naviguait entre la curiosité et le ras-le-bol ; mais pire que tout, il avait faim, tout simplement faim, cela faisait presque deux jours qu’il n’avait pas correctement mangé.

 

‘J’ai faim, Max’

 

La phrase sonna fort. Contrairement au rituel, Max comprit qu’il devait faire une entorse au phasage normal des futurs événements s’il voulait garder le lien avec Blondiau. Il se blâma énormément de ce manquement physique et décida de rassasier son prisonnier alors qu’on était à la veille du grand événement. Tant pis, il partit à la cuisine et mitonna pendant une bonne heure un gigot d’agneau de Dieu le veut bourré d’ail. Blondiau se régala à s’en faire péter le nombril et les tensions de la veille s’assoupirent dans un vieux cabernet.

 

Max ne mangea pas, le jeûne lui semblait essentiel. Le ministre se demandait ce qui l’attendait encore, quelles allaient être les deux dernières épreuves … mais étonnamment il était serein; une confiance instinctive s’installait en lui vis-à-vis de Max malgré les événements de la veille; comme si une part de lui, plus grégaire, se reconnectait au vieil homme.

 

‘Faites une sieste, je vous revois dans une heure, une heure et demie …’ et Max ferma la porte.

 

* * *

 

‘Vous vous souvenez de Tim Jackson, à demi-mots il prédit des conflits internationaux … pourriez-vous en tant que ministre appuyer sur le bouton rouge, faire entrer en guerre notre vieille Belgique, donner l’ordre de faire décoller nos F16 et bombarder je ne sais quel pays ?’

 

‘Ecoutez, je ne sais pas … je ne sais pas, oui je pense, j’espère …’.

 

‘Frappez-moi’

 

‘Pardon ?’ dit Blondiau incrédule.

 

‘Frappez-moi, si vous devez un jour déclencher des hostilités, commencez dès aujourd’hui, habituez-vous y et frappez moi, c’est la même chose. N’ayez pas peur du vieil homme, j’ai fait l’armée en mon temps, j’ai la peau dure. Frappez-moi et sachez que je répondrai, c’est comme cela, si vous entrez en confit, l’autre partie ne restera pas muette. Ainsi va la vie’

 

‘Pas question’ rétorqua Blondiau.

 

‘Frappez-moi ou alors c’est moi qui vous frappe, vous avez 10 secondes, et n’ayez par peur de Stouille, il restera docile‘.

 

‘Ecoutez, il n’en est pas question, je suis non-violent, point final’

 

‘C’est tout à votre honneur, mais alors vous êtes incohérent et vous ne pourrez pas appuyer sur le bouton … de plus je ne vous crois qu’à moitié, nous sommes tous des guerriers, votre non-violence a ses limites, 7 secondes’

 

‘Arrêtez vos conneries, je reconnais que vous m’avez éveillé à certaines choses ces derniers jours mais ce petit jeu est puéril et ridicule, j’ai l’impression d’être un adolescent qui doit se battre devant des filles pour maintenir son ego, c’est ridicule’.

 

‘En effet, l’engrenage de la guerre fait énormément appel à l’ego de ses dirigeants pendant que les troupes s’étripent allègrement, 4 secondes’

 

‘Putain, vous êtes vraiment débile, arrêtez immédiatement, vous ne pouvez me forcer à cela, vous touchez à mon intégrité’. 0 seconde.

 

Le coup de poing s’abattit violemment sur le sternum de Blondiau qui recula, souffle coupé, les yeux ébahi que Max a pu lui faire cela. Il suffoquait encore quand Max le frappa plus méchamment encore sur le visage, Blondiau s’écrasa sur le sol la tête la première, la lèvre ouverte et saignante.

 

Blondiau, craqua littéralement, et se mit à pleurer aussitôt, la bouche en sang. Submergé, il se releva et voulut riposter mais son corps et ses jambes ne suivaient pas, il était comme un petit pantin tout frêle les yeux enbuhés, il fit mine d’assainer un coup à Max qui l’évita et le gifla d’un revers de la main, Blondiau bascula de nouveau sur le sol. Il pleurait, suffoquait, reniflait dans son sang toute son impuissance à réagir face un homme de 30 ans son aîné. Il se sentait misérable comme un petit enfant terrorisé par une méchante grande personne.

 

Courbé sur lui-même, il recula vers l’autre côté du mur, se mettre à l’abri, la main sur sa lèvre saignante. Toussant et crachant, il regarda Max qui lui semblait devenu énorme. Il resta là une quinzaine de secondes puis tout à coup, comme sous l’impulsion d’un appel indicible, il se lança sans aucune réflexion vers Max et le frappa à l’oreille droite et la gorge. Dans son élan, il parvint même à le faire tomber et toux deux s’affalèrent sur le mur. Max, un peu sonné, réussit néanmoins à riposter et lui donna un coup de tête mais Blondiau était hors de lui et ne sentait plus la douleur. Seule une fureur mêlée d’une tristesse infinie l’habitait et lui permit de faire pivoter Max sur le flanc puis sur le dos. Il l’immobilisa avec ses genoux et une prise improvisée à la gorge. Max tenta de se redresser mais ses forces de vieil homme ne suffisait plus, il le sentait.

 

Maître de la situation, Blondiau cracha au visage de son geôlier et le prit par les cheveux, frappant à plusieurs reprises sa tête sur le sol en lui criant sa haine.

 

‘T’as vu connard, connard, connard ! T’as vu, putain … merde’. Puis tout à coup, Blondiau relâcha son étau et vira de côté laissant de nouveau son trop-plein d’émotion le submerger, il éclata en sanglots qui devinrent interminables. Affalé sur le mur, la tête entre les jambes, il tremblait incontrôlable, épuisé par ce combat trop soudain et ses émotions surgies du plus profond de son être. Ses pleurs lui ramenait à sa mère, il se sentait infiniment seul et misérable, un ‘maman …’ sortit de sa bouche blessée. Une longue, très longue minute passa, Blondiau sentit un vent tiède l’envahir, il reprit place dans son corps, ses muscles. Puis Max se leva, s’approcha de Blondiau et le prit dans se bras. Tout simplement par amour.

 

Blondiau n’avait pas conscience de ce qui se passait mais accepta l’étreinte et pris les bras de Max, l’agrippa. Ils restèrent longtemps comme cela, chaires soudées, chaleurs et souffles partagés. Les pleurs cessèrent …

 

‘Venez vous laver, je vais vous soigner Mr le Ministre’

 

Lentement Max aida Blondiau à se relever. Ils n’échangèrent que quelques paroles usuelles. Les corps avaient soufferts, les âmes s’étaient ouvertes à l’autre violemment.

 

Exercice 7 : je me connais (jeudi)

 

La journée se déroula calmement. Blondiau encore blessé à la poitrine et à la mâchoire, laissa son corps récupérer et passa toute la journée au jardin, entre le hamac planté entre les deux pruniers, quelques menus travaux de maraîchage et la cuisine où Max concocta de délicieux mets, tous très légers et crus.

 

Le soir approchant, Max interdit au ministre l’entrée de la cuisine. Enfin vers 19h, il sortit de ses fourneaux.

 

‘Cher ministre, demain matin, je vous libère, vous pourrez rentrer chez vous. Vous pourrez aussi me faire rechercher par la police, me faire arrêter, faites ce qui bon vous semblera. Mais avant cela, je vais vous faire voyager.’

 

‘Venez, allons dans la petite pièce où vous avez passé d’agréables moments avec Linh’.

 

Une musique new age et des didjeridoos les accueillirent. Max s’assit et invita Blondiau à faire de même sur une natte, à côté de laquelle se trouvaient un sceau et le patou afghan.

 

Une théière se trouvait près de Max, Blondiau n’y prit pas attention.

 

‘Je vais vous demander de réfléchir à une intention, à quelque chose dans votre vie que vous souhaitez au plus profond de vous-même élucider ou en tout cas travailler. Quelque chose de très profond, auquel vous pensez depuis fort longtemps. Prenez votre temps’

 

Blondiau réfléchit.

 

‘Maintenant, nous allons boire ensemble une boisson sacrée, elle n’a pas bon goût mais n’ayez crainte. Des hommes et des femmes la boive depuis des millénaires, c’est une amie, notre meilleure amie, et bien plus ….Elle vous aidera à travailler sur votre intention.’

 

Max lui donna un verre tout simple remplit d’une mixture verte, sans odeur. Blondiau avala avec grande difficulté le liquide acre qui goutait le vieux thé froid, un peu épaissi. Après avoir bu lui aussi, il lui offrit un petit morceau de gingembre frais et Blondiau le mâchonna, ce qui allégea aussitôt son palais et fit disparaitre l’horrible goût de la mixture. Il n’osa demander ce qu’il avait ingurgité là.

 

‘Nous allons nous relaxer, mettez-vous à votre aise’ enchaina Max alors que les didjeridoos se faisaient nettement plus présents. Blondiau s’allongea sur le tapis et mit le patou sur son corps. Son attention se porta sur la musique vrombissante des aborigènes dont les vibrations variaient dans les graves de façon ininterrompue et lancinante. Un moment Max prit un vieux tambour dont la peau sentait étonnamment encore la chèvre et le fit résonner tout autour de la tête de Blondiaux. Les vibrations en furent découplées et semblèrent traverser le corps du ministre. Celui-ci, malgré l’environnement totalement étrange, se sentait très l’aise, en pleine confiance.

 

Quelques minutes plus tard, Max fit tinter un cercle de cristal qui produisit un son extraordinairement pur dont les ondes transpercèrent littéralement le ministre. Celui-ci lâcha prise et laissa tous ses sens être emportés par la magie dégagée des sons et des rythmes venus du fonds des âges. Il avait l’impression de s’être téléporté dans le désert australien, et se prenait à danser autour d’une flamme rouge et tournoyante qui chaque amplification du didjeridoo reprenait vigueur et ampleur, tout comme son corps s’érigeait par pulsions vers le ciel. Max était entré en méditation et de temps en temps faisait tinter tantôt un tambour, tantôt une cloche tibétaine.

 

Au bout d’une demi-heure, Blondiau sentit une étrange sensation de légèreté l’envahir, comme s’il était entré dans du vide. Il comprit à ce moment que le breuvage faisait enfin son effet et ne put s’empêcher de ressentir une anxiété.

 

‘N’ait pas peur, laisse toi guider par la médecine, tout ce que tu recevras est bon’ dit Max

 

Son esprit était à toute allure aspiré par un espace inconnu d’une fluidité parfaite; le grand voyage avait commencé. Il se sentait se détacher petit à petit de sa tête et partir explorer ce nouvel espace enveloppé de douceur et de mouvements célestes.

 

Son impression de vitesse était énorme, il filait maintenant à des milliers de km/h dans ce nouvel espace léger mais noir. Aucune lumière indicible ne le touchait, seules quelques lueurs de flux orange et bleu semblaient voyager au loin. Puis petit à petit, lui apparut de timides scintillements blancs puis colorés. Très vite, ils se mûrent en une myriade de bijoux multicolores plus beaux les uns que les autres. Ils ressemblaient à des milliards de petites divinités indiennes, qui se mouvaient avec volupté dans cet espace trois dimensions.

 

Son acuité était devenue gigantesque, il parvenait à zoomer sur chaque petit bijou, à avoir littéralement l’œil ou le nez dessus comme s’il était devenu une petite mouche qui tournoyait à quelques centimètres des figurines. Il pouvait en inspecter toutes les coutures, dans les trois dimensions, puis tout à coup il s’envolait au loin et voyait l’ensemble de cette joaillerie animée danser autour de lui ; une réelle féérie.

 

Cela dura une vingtaine de minutes quand subitement, les didjeridoos devenus plus lourds et arrachés à la terre, firent jaillir un énorme serpent gueule pleine et ouverte qui s’avança menaçant vers Blondiau. D’abord effrayé, le ministre se rappela la phrase de Max ‘tout ce que tu recevras est bon’ ; il se laissa manger, engloutir par le serpent qui aussitôt disparu et laissa Max léger et confiant de cette épreuve passée.

 

Ses sensations corporelles semblaient décuplées. Son ouie était acérée. Au son de la musique qui avait fait place aux tambours sibériens, il se mit à rentrer en transe et à bouger lentement de gauche à droite comme s’il avait été plongé dans de l’eau ou dans la pesanteur lunaire. Ses yeux se mirent à couler et sa peau à transpirer ; il ne cessa de s’égoutter lentement et de se toucher les mains, les bras, le cou, au rythme psychédélique des tambours.

 

Tout à coup, Max changea de musique puis donna deux cristaux blancs que Blondiau prit dans ses mains. De petits cris d’oiseaux lointains apparurent et troublèrent Blondiau qui s’enfonça dans les ténèbres, au plus profond de son être. Sa tête vira vers le sol, comme s’il voulait désespérément s’enfouir dans le magma ou dans sa propre chair. Il bascula loin. Le chemin l’amenait pour un voyage dans l’infiniment petit.

 

De petits diables le regardaient voyager et le taquinaient. Il ne sentit nulle crainte car déjà, il s’avait que Max le protégeait dans son voyage. Il continua donc à descendre, descendre, descendre dans des siècles de lumières et de ténèbres. Imperceptiblement, son intention lui revient en mémoire, ‘qui suis-je’ se dit-il, ‘qui suis-je ?’.

 

Il voulait comprendre et atterrir sur cette vérité. Il y plongea donc, se laissa guider par ses sens. Au bout de quelques minutes, il redevint le petit enfant de ses 4 ans, dans une scène familiale où son père, petit de taille, lui criait dessus pour une raison indéfinie. Il comprit intuitivement que son père, frustré par sa petitesse, reportait sur lui sa crainte que lui aussi ne soit petit. Sa mère se tenait derrière son père et ne bougeait pas, effrayée. Il revivait cette scène complètement enfouie dans sa mémoire comme si c’était hier. Il resta une dizaine de minutes sur cette scène ; apeuré par le petit adulte et profondément seul alors que sa mère n’était qu’à quelques pas. Sa vie s’était jouée ce jour-là, il en avait maintenant la certitude. La pression de son père pour qu’il brille à l’école, à l’unif, qu’il fasse de la politique, lieu par excellence du pouvoir sur les autres, de la dominance d’un petit de taille sur les plus grands. Il avait endossé les souffrances de son père ce jour-là et ne l’avait jamais quitté.

 

Puis, encore submergé par ces pensées, une sensation de malaise physique et une envie de regurgiter remonta du plus profond de son être et ‘bweuaaarppp’, il se mit à vomir instantanément dans le sceau à en avoir mal aux côtes, de gros jets du liquide vert d’abord puis de la bile. La souffrance, sa malédiction était partie avec cette perte de matière physique.

 

Une fois que Blondiau eut finit de toussoter et qu’il se sentit redevenir plus calme, Max relâcha totalement la pression des esprits et la musique se fit plus féminine. Une belle voix brésilienne chanta une mélopée de pur amour que peu à peu Max puis Blondiau se mirent à chanter ensemble les paumes offertes.

 

Puis au bout d’une vingtaine de minutes, Max diminua le volume de la musique, le silence gagna la pièce et il demanda ‘Alors, mon ami, bonne médecine ?’

 

‘Putain Max, vous êtes un dingue mais je vous adore, votre médecine m’a parlé, j’a vu clair, j’ai vu clair, c’est dingue votre truc, je veux pas savoir comment cela marche mais nom de Dieu, c’est astronomique’

 

‘Ah ah, c’est bien, relaxons-nous’

 

Dix minutes plus tard, Max expliqua à Blondiau qu’après le travail, le voyage pouvait continuer s’il le désirait. Et ils reprirent une dose de la mixture, agrémentée de l’inévitable gingembre.

 

Et le voyage reprit de plus belle. Cette fois, en pleine confiance, Blondiau ayant comprit qu’il pouvait revivre son passé, voulut aller au-delà de sa naissance et revivre, si cela existait, ses vies antérieures. Il replongea donc au plus profond de son être, aux tréfonds de son ADN.

 

Apparut bizarrement un chat agressif, qui au son des cloches et tambours, domina Blondiau dont la tête se transforma violemment en des mimiques sauvages, des rictus agressifs et animaux. Il plongeait loin, très loin. Le chat fut exterminé par un homme velu, en hayons qui le fracassa sur un mur. Il s’extirpa de ce souvenir pour redevenir le petit enfant de 4 ans puis replongea très loin dans une mer d’abime où lui apparurent plusieurs esprits de sa famille qui l’encourageait à continuer son voyage intérieur. Il rencontra des peuples indéfinis et eut la sensation d’avoir été guerrier un jour mais ne put s’arrêter sur cet épisode, il ne maîtrisait pas encore le voyage, la médecine décidait pour lui.

 

Un moment, Max lui donna deux pierres qu’il prit dans ses mains et aussitôt les pierres lui parlèrent aussi clairement que si cela avait été le fait d’un être humain. Il sentit la sagesse dans l’une et la connaissance dans l’autre. Il demeura une vingtaine de minutes dialoguant avec elles comme avec des amies les plus proches. Il était en extase, un bonheur inouï.

 

Puis, reposant les pierres, Max changea les sons et tambours qui se muèrent en cris et chants plaintifs. Blondiau glissa plus loin encore aux tréfonds de son corps, devenant un petit chien dont tout le monde se moquait tant il était laid, lui qui désirait être aimé, il regardait ce petit chien qu’il avait été dans une vie antérieure comme s’il se regardait dans un miroir et sentit une grande tristesse l’envahir. Puis le chien disparut et Blondiau fut happé par les airs et se retrouva dans les nimbes cosmiques entouré d’étoiles et d’âmes heureuses et bienfaisantes. Il se senti entouré d’ancêtres qu’il n’arrivait pas à identifier, ceux-ci lui disaient ‘les vivants ne sont rien si leurs ancêtres ne sont pas en paix, nous sommes en paix, vis et sois heureux petit homme’. Et Blondiau fut rempli de joie, d’un bonheur qu’il n’avait encore jamais connu, d’extase.

 

Tout à coup, alors qu’une musique mantra plus féminine avait repris et qu’il flottait loin, un coup de tonnerre le percuta, comme un message final provenant du créateur, du grand esprit, wakan tanka, traversant le cosmos et destiné à lui seul ‘Ecoute, vis avec tes oreilles, écoute’. Puis, plus rien, il sentit que son voyage était terminé, il en eut la certitude.

 

‘Ecoute, vis avec tes oreilles, écoute’

 

‘Je n’endosse pas la souffrance de mon père, petit de taille’

 

La cérémonie avait à peine duré quatre heures, elle avait semblé une éternité pour Blondiau.

 

Il émergea, Max le sentit et calma la musique, alluma une bougie, lui sourit.

 

Blondiau lui sourit en retour. ‘Max, merci, vous êtes un type merveilleux, c’est incroyable les messages que j’ai reçu, merci Max’.

 

Max rit quelque peu du bonheur de son otage de ministre. L’atterrissage s’était bien passé, comme à chaque fois. Le travail était terminé.

 

‘Dormez Monsieur le ministre, allongez-vous sur les nattes, mettez le patou sur vous, je vais arrêter la musique pour vous éviter de prolonger le voyage, je pense qu’il est terminé, non ?’

 

‘Oui, oui, merci Max, merci’

 

‘Demain matin, vous vous sentirez parfaitement, vous n’aurez aucun sentiment de fatigue. Dans la cuisine, il y aura des fruits, tout ce que vous voulez pour le petit déjeuner, du thé …. Je vais aussi dormir en haut. Si vous le désirez, vous pourrez partir, rentrer chez vous, je vous libère dès à présent, la porte n’est pas fermée. Mais le mieux est de dormir car la médecine va encore agir trois quatre petites heures.’

 

‘Je vais dormir, Max. D’accord, je partirai demain, merci Max.’

 

‘Un dernier mot, je sais que vous ne direz rien à la police, je n’ai pas de crainte de ce côté mais un conseil, ne contactez les journalistes que dans deux jours, vous devez décanter la semaine que nous avons passé ensemble, faites le tri entre ce que vous pouvez communiquer et ce que vous garder pour vous. Ok ?’

 

‘OK Max, vous êtes le boss’.

 

Les deux hommes se prirent les bras, se sourirent et Max quitta la pièce.

 

Avant qu’il ne ferme la porte, Blondiau lui dit … ‘Max, j’ai compris quelque chose cette nuit : ce n’est pas toi qui traverse la vie, c’est la vie qui te traverse.’

 

Max sourit et s’en alla se coucher.

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