Second life

Du café, du café chaud même si je n’en bois jamais; et puis regarder les jambes des filles. Manger aussi, tout, pommes, carottes, fromage, pain, sortir mon couteau que m’avait acheté ma fille en Croatie.

 

Et me voilà de nouveau sac au dos, casquette Sweden vissée sur la tête et stick de marche flambant neuf, mais un tant soi peu perdu. J’ai du marcher trop vite, je pénètre un bookshop pour demander mon chemin. ‘Prenez là à gauche, puis tout droit sur 500 mètres et vous y êtes’ m’entendis-je répondre en français, je me remets en marche.

 

L’artère est saignée par un sillon sablonneux taillée par de vieux ouvriers communaux flamands qui empilent les canalisations d’eau, ‘Cela leur prendra bien trois jours pour les emboîter sur cette distance’ pensais-je. Derrière, des grues orange découvrent le tarmac du bord de mer, des dizaines de manoeuvres au gilet fluo orange flambant neuf s’activent sur la zone dans un vacarme étourdissant. La petite ville fait peau neuve, ‘Vlaanderen groeit !’.

Plus loin, sur la dune, un gros baas moustachu conduit un tracteur bleu du Club nautique du Perroquet, hâlant une chaloupe en bois perdue dans ce décor d’immeubles incertains et de vagues. Il faut bien gagner son broodje chez les riches plaisanciers français, ‘Belle lurette que les bruxellois ont quitté le village’, pensais-je. L’homme est littéralement vissé sur son tracteur, ses deux énormes fesses ont pris la forme lunaire des deux cavités de son siège comme s’il était né dedans, si elles avaient été à la fois sa table à langer, sa couche, son terrain de jeu, le lieu de ses premiers émois de flaflaflamand, il y avait révisé ses leçons, avait du s’y affaler cuite après cuite, toujours y retourner fesse après fesse, s’y lover, lui qui n’avait vue la vie qu’assis sur son 500 cv, tout son équilibre tenait là quand son fessier s’ajustait à merveille à ces aspérités plastiques, il laissait enfin sa colonne vertébrale se détendre et s’affaler rondement les mains vissées au large volant. Plus rien ne bougeait alors… Plantureux, il pouvait passer des heures la fesse heureuse à regarder les mouettes chier et les chiens pisser sur ses roues. Seul le grondement de son moteur ranimait son large corps; en d’autre temps, il aurait pu même en coïtter mais cela était révolu, sa queue gisait sur sa cuisse gauche, mollusque déchu perdu sur la plage de Zuidcoote.

 

* * *

Je marche, je marche …

 

‘Calais’, voilà j’avais puisé dans une poubelle de Synthe un vieux carton sur lequel j’avais écris ma destination et hop le stop. Une belle fille qui révisait un cours de langues cachant la moitié de ses feuilles de cours avait répondu ou plutôt éconduit mon sourire. Tant pis.

 

‘Jean-Walter’, me dis-je, ‘t’es pas foutu’. Mes pieds chauffaient, brûlaient dans mes super chaussures de rando achetées la veille au Décathlon d’Anderlecht. Avant de lever le pouce, je m’arrêtai dans un snack pour soulager mes brûlures, on avait dessiné une bite sur l’enseigne que je rebaptisai aussitôt ‘Snack Bitta’. Le patron un peu consanguin vint me saluer en me serrant la main, à mon grand étonnement. Puis vint un autre client tout aussi ‘saisi’ qui serra les mains à la volée, les coins pourris en voie de PVDisation s’accrochent à la bonté des âmes.

 

Bon, fallait pas rêver, je fus pris en stop par un vrai de vrai Chti qui me parla moules et foot, je n’y comprenais rien avec son accent mais il se marrait tout seul au volant et foutu une sacrée ambiance pour les 20 km qu’on passa ensemble. Sa blague favorite ‘Par ici on a Wissant Wimille Marquises’ allait lui faire pêter le dentier, j’adorais. Du ciel dans la tête, je lui promis de passer à sa petite échoppe de crustacés de Wimereux, va savoir …

 

Bon, j’avançais pas vite mais j’avais trouvé mon rythme, une heure de marche, une heure de stop. A ce train-là, j’arriverais à temps à Wimmereux pour l’anniversaire de Sélim, mon petit-fils.

 

Et platch, la pluie nordiste me tomba dessus sans coup férir alors que je faisais du stop sur une bretelle d’autoroute, plus personne n’osera prendre une espèce de vague allure de vieux réfugié tchétchène. Les homo bagnolus passaient par dizaines, centaines, j’en avais le tournis, le bruit m’épuisait, il était maintenant 17h et je n’avais plus la force de faire la route à pied, trempé.

 

Pourquoi nos politiques n’obligeaient-ils pas les automobilistes à s’arrêter pour embarquer les piétons. Inversons le système ! Obligation de covoiturage avec espace public pour du stop et c’est le piéton qui choisit son chauffeur. Merde quoi … je commençais sérieusement à délirer quand par miracle un type visiblement en grippe sarkozienne me prit.

 

Habitant de calais, il me raconta la vie dans la jungle où les réfugiés essayaient de passer en Angleterre pour y vivre sans papier. Jungle qui avait été rasée par la police, ils zônaient maintenant partout dans la ville et venaient chercher à manger le soir dans les centres de rétention. Les gens en avaient peur, des assoces organisaient des distributions de vêtements où les ethnies se battaient pour les meilleurs morceaux pour de tout façon être le lendemain broyées par les verrins des trains qui passaient le channel. Quand la misère locale rencontre une autre misère …

 

* * *

 

Calais, j’y suis. C’est dans le temps et pas dans l’espace que je trace ma route. Pourquoi les politiques s’occupent-ils de notre pouvoir d’achat et pas de notre perception du temps ? Essentiel, le temps ne s’achète pas, non-privatisable. Je me remettais à adorer ces petits songes du voyageur …

 

Avec mon sac sur le dos, je redeviens en effet un vrai ado, pas lent et heureux de tout ce que je vois, comme si c’était la première fois, envie même de boîte de nuit et de draguer, mais à mon âge, c’est vite glauque. Et pourtant, cette nuit avec ma maigre pension, je logerai en auberge de jeunesse, je peux pas me payer plus. Mes pieds vont rendre l’âme. Je défais mes godasses et me masse les plantes, je regarde mes valeureux orteils gonflés de footballeur, ils ont dégusté avec mes marches à la con, et je pense à mon amie Sirène qui dessine avec ses doigts de pieds depuis 50 ans. Mon seul dessin a, lui, longtemps trôné le w-c de ma maison puis disparu je ne sais où … Pourquoi ai-je été le seul à ne pas avoir hérité du gène familial picturesque ? Sélim l’aura-t-il ? Je l’aime celui-là, pour lui, vraiment et pour la vie qu’il symbolise et à laquelle je m’accroche, bourré de Crestor pour descendre mes courbes de probabilités de malaise cardiaque. Connerie de bouffe, chouette de faire partie de la première génération d’humains qui s’alimente moins bien que la précédente … allez allez allez allez, we are the champions, we are the champions !

 

A peine sorti de l’auberge de jeunesse, je me fais happé par un industriel gothique piercé jusqu’au ongles, voiture tunée à tête de mort et étrangement papa d’un adorable petit garçon, Niki, que je rencontre peu après à la Crypte, le bar hard-core local peuplé d’une faune cocasse. Enfance alternative, je l’espère structurante entre vessies et vampires, pas moins débiles que le tennis lasnois, raie sur le côté et baptisé car … on ne sait jamais. Je quittai l’étrange aéropage quand un Dunkerquois ivre me soupa le choux en ressassant son enfance à la DDASS épiloguée par un ‘On est pas tous nés dans des chiottes !’. J’aime les guindailles mais mieux valait écourter celle-ci d’autant plus qu’un groupe de marins câbliers venaient d’arriver, je voyais la chotte arriver à plein nez, plus de mon âge.

 

* * *

 

C’est tout moi, tête dans les nuages, complètement oublié la marée montante. Je me suis retrouvé entre Cap Griz Nez et Blanc Nez coincé à 10m de hauteur sur un rocher d’une partie de falaise heureusement écroulée, j’y suis resté comme un con 3h à attendre que l’eau redescende et les emmerdes ne venant jamais seules, un autre type quelconque s’était aussi fait piéger. Nos premiers regards se sont croisés entre gêne et légère gaieté, nous échangeâmes quelques banalités sur la beauté de la Côte d’opale, les crabes, la débâcle des bleus, le tsunami, l’étrangeté de la situation mais au fur et mesure, un malaise pris le pas puis carrément une petite honte nous lia. Nous espérions ne plus jamais nous rencontrer, sans le dire.

 

* * *

 

Et restop, plus que 15 km mais plus de pêche. J’attends pendant une bonne heure, les gens sont toujours aussi surpris de voir un ‘vieux’ lever le pouce, j’assume difficilement mais ce sont mes règles du jeu. En voilà un qui s’arrête, je fonce vers la cage prêt à baiser les deux pieds de mon sauveur, ‘Wimmereux, oui, ok parfait’, sac derrière, je m’engouffre.

 

Le type a mon âge, sympa, kiné de son état mais à la retraite depuis la veille, coïncidence. Renvoi de nos conditions humaines et ex-professionelles, nous restons comme interdits. Il m’explique qu’il a évidemment mille occupations, de beaux enfants qui réussissent et déjà cinq petits enfants ; il s’est mis au golf, pourquoi pas. Je ne renchéris pas, j’ai foncièrement dépassé ce cap mais je reste superficiel sur ma décision de voyager très très très très très léger, de vivre pour le non matériel, jusqu’ à la fin.

 

Et merde, je ressasse mon indécision, statistiquement il me reste 14 ans à vivre, rien quoi. J’ai la gorge nouée, jouer au golf ? Moi je ne veux pas mourir, je crève de trouille, comment peut-on se mettre au golf alors que l’embolie va te sauter à la gueule. Est-il débile ou horriblement bien équilibré, j’opte pour le bourrage de crâne depuis les années ’50, sois actif, accompli, sois ostentatoire de ta réussite, l’image te nourrira !

 

J’ai envie de gerber et le pire c’est que je l’aime bien ce type, ‘Invite-le à boire un coup’, p’tit con, j’ose pas évidemment, j’ai vraiment envie de pleurer. Jouer au golf ? Mais va voir les sangliers, baise une pute, aime-la, refais un gosse, cueille les pieds-de-chèvre, entraine des mômes au foot, déconne avec ton quartier, médite, dis à tes potes que tu les aimes, à ta mère, ton ex, tes gosses, n’importe quel mec ou femme qui a de beaux yeux, manifeste, râle sur facebook, merde, merde, mais joue pas au golf ! J’sais pas, j’sais plus qui a raison, lui, moi, j’ai envie de quitter sa bagnole, j’en ai marre, foutez-moi la paix.

 

Je balance mon sac sur le bas-côté quand il s’arrête, ‘Salut !’, je m’affale sur l’herbe, on se regarde, il a senti mon malaise quant à notre pré-vieillesse, je suis épuisé, barre-toi, je peux pas t’assumer.

 

* * *

J’arrive mélancolique à Wimereux, je sonne. Victoria m’accueille extrêmement souriante, ‘Papa !’. C’est elle qui m’embrasse. Voilà Sélim qui m’explique immédiatement que son bateau de pirate a des coffres plein d’or, je le lève très haut au-dessus de ma tête comme tous les gosses adorent prenant alors des allures de goélands virant de gauche à droite leurs regards de prédateurs et le serre très fort dans mes bras, un peu trop peut-être. Victoria reste là debout, proche, et doit sentir mon excès de tendresse maladroite. ‘Viens’ me dit-elle me prenant par l’épaule, je la suis dialoguant avec Sélim sur les risques de la vie en haute mer, j’en connais un bout maintenant …

 

‘ça va ?’ s’enquiert Victoria, une fois que la flibuste a rejoint sa couchette.

 

Je m’assis sagement sur une chaise plastique couleur orange et m’attable à la seule pièce en bois de la cuisine. C’était fort joli parmi ses étagères rouges ikea modle ‘gurnst’, les ustensiles kitch violet, son frigo vieux rose, son lustre bleu pétant et autres tableaux bariolés. ‘Des couleurs des couleurs …’, elle s’amusait souvent repeindre ses abats-jours et bibelots quand le coeur lui disait, les pauvres avaient subi plusieurs couches, elle avait même peint sur sa voiture des poissons imaginaires et d’invraisemblables étoiles de mer. J’adorais. Ce petit grain de folie, bien familial, était sa marque de fabrique. Au moins Sélim verrait la vie en rose …

 

‘comme tu vois, j’assume …’ mais je ne pus finir ma phrase.

 

J’appréhendais sans m’en rendre compte ce moment où son jules, Patrick, fit son entrée virile. Tout à Sélim, il embrassa ensuite Victoria, ce que je me refusai d’observer puis, obligé, il vint me saluer. Malgré un effort certain, je ne pus soutenir longtemps son regard. Et comme à l’habitude, je pris un ton superficiellement moqueur.

 

‘Comment va le marché du crabe ?’ m’enquis-je.

 

‘Fort bien, merci’, répondit-il, prêt à contre-attaquer.

 

 

Notre inimitié était latente depuis longtemps. Je m’en voulais pour Victoria de ne pas faire l’effort de trouver l’humanité dans son jules mais instinctivement, je voulais qu’il disparaisse de la terre, garder Sélim pour moi et que plus aucun homme ne touche le corps de ma fille sans ma bénédiction. Et encore …

 

Patrick bossait chez Continental où il était Product manager de salade de crabes, mon beau-fils à moi, on croit rêver. Il n’était pas désagréable à regarder, j’en convenais … il avait des cheveux très noirs, d’épais sourcils, sa peau énigmatiquement toujours légèrement bronzée et un infaillible sourire perché mais il était peu élégant à mon goût et surtout complètement, horriblement, furieusement … banal. Rien de bon dans cette bête-là, personnalité lisse et enveloppe adipeuse, comme ses mayonnaises de salades de crabes. Seul circonstance atténuante, il avait une bonne petite réserve de bouteilles de rhum.

 

Je n’avais jamais osé demander clairement à Victoria ce qu’elle lui trouvait de peur qu’elle me trucide sur place avec un ‘il me fait l’amour tous les soirs, ça me suffit, papa …’.

 

C’est à ce moment que pour sauver la mise, je fonçai sur leur chaîne HIFI mettre le best off de Queen qui me rappelait mes jeunes années ’60 et pris Sélim dans les bras pour m’en aller danser, volume trop fort mais comme leur petit adorait cela, son jules n’allait surement pas intervenir. Facile, j’en conviens, mais danser sur Freddy en transe avec un Sélim qui rit comme un dératé, plus rien ne m’arrête.

 

A part mes rotules bien sûr qui me rappelèrent à l’ordre malgré ma genouillère, compagne obligatoire pour un vieux schnok comme moi. La marche avec ses mouvements simples, je m’en sortais mais un début de rock avec 20 kg dans les bras, c’était déjà trop, mais bon … 12 minutes de pur bonheur quand même. ‘Cheers mate’.

 

‘Mais qu’est-ce qui m’arrive’ pensais-je, je ne voulais pas être là avec ma fille et ce sale con. Je fis un effort énorme durant le repas de poisson, heureusement accompagné d’un délicieux saumon fumé et d’un bon petit Chablis. Puis repus, je pris la poudre d’escampette dans la chambre d’ami, seul, en fuite contre moi-même, avec cette maudite peur de mourir qui ne me lâchait pas. Respire, sens ton cœur, pense à tes amours, laisse le flux te guider, respire encore … respire …

 

* * *

 

Le matin, un ange de 18 ans nommée Alexia née du premier mariage de Victoria, vint me réveiller. La journée s’annonçait belle, j’avais une alliée dans la place.

 

Je passai la journée avec elle et Sélim, nous allâmes aux moules à marée basse. Puis le soleil fit son apparition vers midi et le nez plein Sud nous dégustâmes chacun un Cornetto classique, j’allais mieux.

 

C’est à ce moment précis qu’un choc violent figea les touristes de la digue sur place. Deux voitures venaient de s’encastrer derrière le pâté de maison, ou quelque chose comme cela. ‘C’est quoi, papy ?’, ‘Rien’ dis-je. Je pris Sélim dans les bras, engouffrai mon dernier morceau de cornet et fonçai vers l’accident suivi d’Alexia.

 

En effet, deux cages s’étaient percutées, heureusement à une allure modérée mais la conductrice de la Mini sortit en état de choc. Je donnai Sélim à Alexia et vint au secours de la jeune dame haletante. Je l’aidai à s’asseoir sur le trottoir alors que le conducteur d’en face était secouru par un autre touriste. Il roulait en fourgonnette et ne semblait pas blessé. Plus de peur que de mal donc. Entouré d’un petit groupe de badauds, nos deux conducteurs reprirent tout doucement leur esprit, la jeune dame n’était pas blessée.

 

’Cela fait 30 ans que je viens à Wimmereux et c’est le premier accident auquel j’assiste’ pensais-je quand soudain, je vis la porte arrière de la fourgonnette s’ouvrir très doucement et sortir, prudent comme un chat, un jeune adolescent visiblement étranger et pris de peur par la situation. Dès qu’il croisa mon regard, il s’encourut droit devant vers la colline de Wimille. Son pull blanc et son pantalon d’étoffe bleue disparurent … la scène ne dura pas plus de quelques secondes.

 

Alexia l’avait vu aussi.

 

Une minute plus tard, on entendit les sirènes de la Police se rapprocher. Instinctivement, je demandai à Alexia de ne rien dire sur le jeune étranger. ‘D’accord’ me dit-elle, déjà complice.

 

* * *

 

Claude, Michou et Jeannot, la fine équipe. On s’était donné rendez-vous à 15h au ‘Luther King’, un café sur la digue. Mes vieux potes de 40 ans, ça nous faisait presque dans les 250 ans à nous quatre, t’imagine.

 

On avait fait les 400 coups, couché au moins avec une nana commune à nous quatre, on s’était engueulé, plus jamais parlé, retrouvé, biturés, on s’était vu pleurer, bref on s’était aimé comme des hommes s’aiment, à du tape-moi dans le bide et regarde mes yeux qui te disent des choses … connard.

 

Impossible évidement de ne pas leur parler de l‘accident et de l’adolescent entraperçu.

 

‘Faut le retrouver’ lança Michou.

 

‘T’es con, comment veux-tu qu’on le retrouve dans Wimmereux et Wimille ? Et puis, il a pris la poudre d’escampette, il est loin, quelque part dans les terres, il a fait du stop, il s’est barré …’, Jeannot.

 

‘Pas sur, d’après ce que tu dis, c’est un clandestin, donc il veut aller en Angleterre, donc il est resté près des côtes !’ Claude qui comme toujours voit clair plus vite que les autres.

 

‘Bon tu dois avoir raison, mais bon, c’est pas notre problème, on va pas se mettre à jouer les détectives … c’est ridicule …’ Jeannot.

 

‘J’en sais rien les mecs, je sais pas pourquoi mais j’ai juste envie de revoir cet ado et de l’aider. S’il a besoin de rien, je lui fous la paix’

 

‘Tu te sens coupable ou responsable d’un truc, Jean-walt ? T’as rien fait que de le voir, y a des milliers de jeunes comme lui …’ Michou.

 

‘Ecoute, oui je sais mais il m’a vu, je suis lié, je ne peux pas faire comme s’il ne s’était rie passé. Et puis, avec le choc, il est peut-être blessé, je sais pas …’

 

 

‘Ecoutez les mecs, on a juste rien à foutre cet aprem que de glander et mater les nanas, chose qu’on fait depuis que notre bite s’est mise à fonctionner il y a belle lurette, donc je marche avec Jean-Walt. On se donne jusqu’à 19h et on fait un rateau. Chacun sa zone, on reste en contact gsm. Ok ?’ Claude comme tout animal à sang froid était attiré par la chaleur, l’excitation du jeu.

 

‘Ridicule mais bon je vous suis, ça me fera de la marche. Je prends Wimmereux, c’est que du plat’ Jeannot.

 

‘Ok et toi Michou ?’.

 

‘Je reste sur la côte, digues et dunes, j’suis pas prêt à renoncer à mon matage quotidien’

 

‘Je prends Wimille’ Jean-Walt.

 

‘Ok, je vais du côté de la pointe aux Oies’ Claude.

 

‘Au fait, il ressemble à quoi ton jeuneot ?’

 

‘Type indien ou pakistanais, pull blanc, pantalon bleu, grande taille, assez maigre, … je l’ai vu qu’un ou deux petites secondes …’

 

‘Ah yoo, on est pas rendu …’

 

Un silence suivi ce fabuleux briefing d’état-major.

 

A quoi jouait-on ? Les quatre hommes avaient l’impression comme au loto de jouer perdu d’avance. Jean-Walt se sentait un peu mal d’ailleurs de les avoir embarqués dans cette recherche vraisemblablement vaine.

 

* * *

 

Et donc me v’la, de nouveau à patte sur la route, à marcher comme un con que je suis, laissant les pensées surgir et comme de coutume, jouer à les laisser s’en aller ; petite exercice de 7 secondes à éviter qu’elles ne s’impriment dans notre drôle de cerveau.

 

Parfois, ça marche, parfois pas. Ici, les pensées ne se stockèrent pas, je restai sur mon ressenti du moment. Un vent un peu froid s’était levé, j’entendais les moteurs des voitures et je guettais la moindre odeur de gasoil qui me taquinerait les narines. Oh, que je détestais ça, agression polluante, fous le camp de mes naseaux, laisse-les humer le bon air de la mer, les embruns, le sable, la marée. Bien sûr à Wimille, j’étais loin de la côte, je voyais au loin des kite surf s’en donner à cœur joie. Plus jamais, je ne ferais ce type de sport, trop vieux que je suis. Cela me rappela une phrase restée célèbre de Claude qui me disait vouloir vivre de manière monacale. Il avait décidé de se débarrasser de tout, plus de maison, plus de bagnole, plus de compte en banque même, … il ne voulait que l’essentiel. Alors ahuri, je lui avais demandé, mais pourquoi ?

 

‘On passe sa vie à apprendre à mourir, non ? Mourir, c’est tout quitter, donc je me prépare’. Moi, Jean-walt, qui avait accumulé toute ma vie …

 

Puis, va savoir pourquoi, je me dirigeai vers la côte, comme une envie de ne plus en faire qu’à ma tête, dernier luxe de pauvre cloche comme moi. ‘A gauche toute’, et je file à droite mon sergent que je t’emmerde.

 

Je fonçais, j’étais comme aspiré par la route, comme si mon chemin était tracé, je marchais d’un pas rapide au travers des petites maisons quelconques et des dunes.

 

Arrivé sur la plus haute, à front de mer, j’aperçus Michou assis sur le sable à dessiner ce qui lui passait par la tête ; tu parles d’un rateau. Je le rejoignis assez vite et nous longeâmes la côte ensemble. J’aimais ce type, va savoir pourquoi. Il avait à peu près tout raté dans sa vie, sauf ses enfants ; comme beaucoup d’entre nous, il se raccrochait à leur succès futur qu’il ne verrait vraisemblablement pas. L’espoir fait vivre.

 

En même temps, il avait traversé toutes ces années sans regret. La mort de sa femme récemment, ses premiers jumeaux pas du tout prévus, les deux autres bons à rien, son manque d’ambition et de compétences au boulot, les petits venins oraux de ses boss successifs, ses multiples locations et déménagements, … même son petit chalet dans les Ardennes clochait, comme si ses idées de décorations étaient toutes à l’envers. Il pensait à l’envers … mais pourtant il ne s’était jamais plaint et je me sentais proche de lui. Etait-ce parce que sa médiocrité me rassurait ? Sans doute un peu.

 

On aperçut au loin vers la Pointe aux Oies, Claude qui venait à notre rencontre. Sa grande carcasse familière était repérable à 300 mètres. Mon Claude, mon grand beau Claude, l’anti-Michou qui avait dû être bercé par une petite fée. Le type parfait, même ses petits défauts jouaient pour lui, le rendaient humains. Rassurant, grand frère.

 

‘Oh putain !’ je lâchai le juron tout de go.

 

‘Le mec en blanc là, c’est lui, c’est le type’. Je me mis à courir vers les dunes comme un dératé, tant que je pus. Michou prit un seconde pour comprendre la situation et me suivit dans ma course.

 

Le jeune, dos tourné, ne m’avait pas vu et pendant que je courrais, je gesticulai vers Claude, lui faisant de grands signes. Il comprit assez vite que quelque chose se passait mais d’où il était il ne pouvait pas voir le jeune. Il se mit à courir dans ma direction, tangente vers la dune.

 

On était donc trois vieux schnocks à se prendre pour Starsky et Hutch. Arrivés à une cinquantaine de mètres du jeune, je gueulai, grave erreur, à Claude de ‘prendre par la gauche !’. Le jeune se retourna et me vit le fixer. Il détala. ‘Pauv’ con, il a 40 ans de moins que toi, tu l’auras jamais ’. Mais par chance, le jeune prit la dune de face et mit un temps de fou à l’escalader, patinant dans le sable, il semblait mal en point. Arrivé au-dessus, Claude lui faisait face. Même ça, à 60 berges, il pouvait encore le faire.

 

‘Quiet man, quiet, we are not police, friend, we are friend’

 

Le jeune se lança vers la gauche, en dessous de Claude qui eut le réflexe de s’aplatir sur ce jeune corps qui devait bien peser 40 kgs de moins. Immobilisation du poids plume.

 

* * *

 

Quand il eut finit de se débattre comme une poule qui finira de toute façon plumée, le jeune ‘pakos’ se calma, épuisé, défait; les yeux nous regardaient sans peur, se dégageait plutôt une fatalité, du vide, rien, … comme si cette enveloppe corporelle était déjà morte.

 

‘Take it easy, I am Jean-Walter, what’s your name ?’

 

‘Wasim’ souffla-t-il d’un mince filet de voix pas encore totalement masculine.

 

‘Where do you want to go ?’ demandai-je.

 

Celui-ci ne répondit pas …

 

‘Let me go, please’, sa voix devenait presque enfantine.

 

‘We’ll let you go but tell us where you come from et where you wanna go’

 

‘I am from afghanistan, kaboul …’

 

‘And you are going to england, no ?’

 

‘… Yes …’, opinant du chef.

 

Il restait tendu mais était disposé à parler. Jeannot lui offrit une barre de chocolat et de l’eau qu’il ingurgitat de suite. Ses vêtements n’étaient pas à sa taille et sentaient le fauve, il ne devait pas s’être lavé depuis plusieurs jours.

Je me mis en tête de le prendre en charge et proposai aux trois autres de l’emmener chez Victoria se restaurer, et même l’héberger.

 

‘Calmos Jean-walt, tu vas le faire paniquer, le brusque pas’ insista Claude. En effet, mieux valait amadouer le Wasim.

 

Je lui fit comprendre qu’il était normal d’offrir l’hospitalité pour quelqu’un dans le besoin et peu à peu Wasim s’adoucit.

 

‘Ok for eating in your home, then I go’

 

‘Ok, ok we do like this’

 

Arrivés à la maison, Victoria, passé l’étonnement à la vue du jeune afghan, comprit à qui elle avait à faire. Patronne de la maison, elle accueillit comme si de rien était la petite troupe et offrit ce qu’elle avait de plus consistant à Wasim, qui évidemment se rua sur les deux cuisses de poulet froide sauce indienne.

 

Patrick arriverait d’ici trois bonnes heures de son boulot, on verrait d’ici là comment évoluerait la situation, pensait-elle.

 

Rassasié, Wasim remercia longuement ses hôtes. L’ambiance s’était clairement détendue, et j’en profitai pour proposer à Wasim de loger à la maison.

 

‘Eh attends papa, t’es pas chez toi ici, Patrick va revenir, je dois en parler avant’

 

‘Téléphone lui …’

 

‘Tu fais chier à insister, à mettre les gens devant le fait accompli’

 

Alexia, comme à chaque fois que je me disputais avec ma fille, n’osait pas intervenir. Un jour viendrait où elle serait la sage entre sa mère fatiguée et son vieux papounet débile. Elle jugerait juste, j’en étais sûr. Elle parlait peu au contraire des filles de son âge et elle avait ce don de voir clair dans une situation embrouillée; lui manquait juste un peu d’autorité, de caractère dominant qui est souvent le lot des ego démesurés. Un reste de timidité qui partirait avec la nécessité de rentrer dans le jeu, le jour venu.

 

Heureusement mon Claude avait éloigné Wasim de cette conversation et continuait à créer la confiance. Wasim n’était plus apeuré. Depuis 6 mois qu’il voyageait à travers l’Iran, la Turquie puis l’Europe, il avait appris à jaugé les intentions des étrangers à son égard. Des passeurs sans scrupule, policiers peu regardants, des réfugiés prêts à tout pour s’épauler à ceux qui vous assassinaient pour les quelques centaines de dollars que vous cachiez dans votre ceinture, Wasim ne sentait rien de tout cela.

 

‘Ces gens n’ont pas de mauvaise intention à mon égard, mais reste sur tes gardes, ce sont des étrangers’ se disait-il. Je savais qu’il se méfiait de moi car j’avais dû lui paraître un peu intrusif; Jeannot et Michou étaient neutres mais leur aspect physique et leur âge ne le rassuraient pas pour autant. Seul Claude lui semblait sincère, la confiance passait.

 

Mais il était dans un groupe, donc cerné potentiellement. Il devait trouver un moyen de s’échapper physiquement au cas où. La porte-fenêtre entre-ouverte sur le jardin offrait cette issue … Tout doucement, il cornaqua donc Claude vers cet endroit … et continua la conversation.

 

‘Qu’est-ce que tu veux faire avec lui papa ?’

 

‘Je sais pas encore, l’aider à trouver un bateau … En tout cas, lui donner d’autres vêtements … Puis on verra …’

 

‘Dans quel plan tu vas encore te mettre ?’

 

‘J’emmerderai personne, ce type est paumé, ça me coutera rien de l’aider, donc j’interviens, c’est simple’.

 

‘Tout est simple avec toi, hein c’est ça’

 

‘Pourquoi tu réagis comme cela ?’

 

‘Parce que je pense pas que tu aies envie de l’aide, c’est une manière de remplir ta vie d’un peu d’aventure ou de récupérer le temps perdu que tu as eu avec un boulot qui te plaisait à moitié’.

 

‘Et bien oui, t’as p’têt raison … Un boulot pour nourrir ma famille …  merci de me le rappeler’. ‘Va te faire foutre !’ avais-je envie de beugler, mais je réussis à m’abstenir, fort heureusement.

 

La rage des sacrifices naturels d’un père, les rides sur mon visage, l’envie sincère d’aider le jeune Wasim, même mes trous de mémoire, tout se mêlait. Fallait-il clarifier mes intentions, laisser là le débat, agir à l’instinct comme d’hab’?

 

Ne plus penser, dans le doute abstiens-toi. Comme souvent, je me raccrochai à ce proverbe.

 

 

*          *          *

 

 

Cela n’avait pas pris beaucoup de temps à Claude pour convaincre Wasim de dormir sur place, dans la chambre d’amis. Il était crevé et la vue d’un vrai lit peut vous mater le plus coriace des coriaces quand il a pas eu ses heures… Pas étonnant que ce fut une torture des plus redoutables …

 

Isabelle allait passer un mauvais moment avec son homme, mais la pilule

 

 

passerait aussi. On était trop nombreux et il n’allait pas risquer une esclandre qui en cas de défaite menacerait son ego machiste; trop prévisible, je savais qu’il aurait l’attitude du mec qui n’est jamais touché par rien, le regard lointain des surs d’eux-mêmes.

 

Mais la vraie partie allait commencer ce soir entre moi et Claude. Les autres n’y assisteraient pas, je ne le désirais pas. Pour convaincre mon Claudy, j’avais besoin d’être seul sans spectateur, raquette et petite balle de ping-pong à la main. Ça allait jouter rapide, prêt du filet, tournant, liftant, vicieux même, il me ferait pas de cadeau. Et à ce jeu, il était bien meilleur.

 

Et puis je devais jouer car sans lui, l’opération ne se ferait pas. Je le sentais pas de remettre à l’eau le Scarlet et de passer en Angleterre le jeune Wasim. Seul, je me sentais bloqué. Un truc qui m’empêchait de passer à l’acte. Toute ma vie, j’avais été second, troisième, dans le groupe de tête mais jamais leader comme on dit. Avec Claude, ça allait le faire.

 

‘On peut se voir un moment ?’ lui demandais-je, quand tout le petit monde s’était mis au lit et que Michou et Jeannot se préparait aussi à rejoindre leur hôtel.

 

Au ton de ma voix, faussement grave et assurée, je pense qu’il comprit que j’avais un vrai truc à lui dire.

 

‘Maintenant ? j’suis un peu fatigué là, …’

 

J’insistai, la partie démarrait.

 

‘Bon, ok mais si ça te dérange pas, allons au bar de l’hôtel …’. Il gagnait déjà le terrain, il jouerait à domicile.

 

‘Yo’ fis-je feignant le peu importe.

 

Et on se retrouva au bar de l’hôtel Saint-Jean, sur la digue, ambiance neutre, coussins mauve et bar en bois massif. ‘7,5 sur 10′ pensais-je en arrivant. J’aurais préféré jouer à la maison; là au moins, on pouvait faire traîner les échanges. Ici, c’était trop fonctionnel, impersonnel, bien rangé alors que je devais jouer sur la corde sensible humaniste voire humanitaire; ‘une seconde chance dans la vie pour Wasim’, ‘nous les vieux on a rien à perdre’, ‘on ne fait que ce que la morale nous dit de faire’, ‘le bateau tiendra le coup’, etc. J’avais en tête tous les arguments classiques mais je savais qu’il me faudrait improviser, rester dans l’énergie du débat, surtout avec cette brute d’intelligence qu’était Claude. Pas gagné.

 

‘Bon, c’est quoi ton plan ?’

 

Rester droit, ne pas vaciller, voix naturelle. Putain, il m’impressionnait encore même après 40 ans d’amitié.

 

Lui dire tout de go ? lâcher les arguments en contre-attaque ou en rafale ? introduire le sujet et attendre qu’il arrive de lui-même à la seule conclusion possible ? … bon j’improvise.

 

‘Ecoute, on peut pas le laisser comme ça, partir demain et bonne chance vieux, on s’écrira …’

 

‘Tu parles de Patrick ?’ Claude se foutait de ma gueule.

 

‘Allez, je déconne pas …’

 

‘Il y a mille bonnes raisons pour l’aider et mille autres toutes aussi bonnes pour oublier’

 

… ça m’aidait pas ce genre de phrases …

 

‘Et ?’

 

‘Choisis celle que tu veux, bonne ou mauvaise, aider, s’en foutre et assume, sans te poser de questions’

 

… porte ouverte pour tout lâcher ….

 

‘Je veux l’aider, remettre à flot le Scarlet, le faire passer en Angleterre’.

 

Silence. Claude savait que cela signifiait que je ne pouvais faire cela seul, on ne part pas en mer même pour un petit tour de piste en solo, trop dangereux.

 

‘Tu pourrais travailler à forfait, lui filer du blé et qu’il se débrouille; à lui de sous-traiter son passage’

 

Claude, one point. Ils avaient tous raison, pourquoi me mettre en danger ?

 

Me voyant dans la muise, Claude eut l’élégance de clarifier le sujet du débat.

‘L’aider oui bien sûr. On ne peut pas faire comme si de rien n’était. Qu’on le veuille ou non, on est impliqués. Lui filer du cash, oui. Qu’il se débrouille pour trouver un passeur ou qu’on lui en trouve un; à la limite, cela se discute. Mais ici, le faire passer toi-même, c’est poser la question de ce que toi tu recherches dans ce projet. Donc que recherches-tu ?’

 

‘… je ne sais pas, c’est pas clair. Cela me rappelle une fille assez pauvre en Afrique à laquelle je m’étais attaché et que j’ai presque payé pour m’en débarrasser; je me suis senti honteux. Ici payer, c’est comme me débarrasser du problème. Monnayer contre bonne conscience, fuir le courage, tu vois.’

 

‘Il y a 20 ans, tu l’aurais aidé ?’

 

‘Non, pas assez couillu. Le boulot, la famille, j’aurais voulu mais j’aurais esquivé. Ici, si je le fais, je serai fier de moi’. ‘Fier’, pensais-je, ‘mais qu’est-ce que je raconte …’.

 

Claude releva.

 

‘Fier ? Tu n’es pas fier de toi ? tu es satisfait de ta vie pourtant’.

 

‘Oui, satisfait. Mais je ne me satisfais plus de la satisfaction. Il n’est pas trop tard, non ?’.

 

‘Il est jamais trop tard pour rien. Donc, tu veux l’aider pour braver le danger, devenir ton propre héros, c’est ça ? Pour que les autres soient fiers de toi ou que tu t’aimes plus toi-même ?’.

 

Je montrai le signe deux de la main.

 

‘Etre plus cohérent avec tes aspirations ?’

 

‘Affirmatif’.

 

‘Alors fais-le seul et ne t’en vante pas !’.

 

Claude, two points. Il m’avait amené à formuler la raison de mon choix personnel et n’y trouvait rien à redire. A aucun moment, il n’avait dit ‘on’, l’impliquer lui ou les copains était une autre paire de manches. Je jouai cash.

 

‘Tournons pas autour du pot, je peux pas manoeuvrer le Scarlet seul …’

 

‘Amitié quand tu nous tiens …’.

 

‘Faites pour moi et pour ce jeune gars, c’est des raisons suffisantes non ?’.

 

‘Pas spécialement. Moi, pour Wasim, je sous-traiterais. On se cotise, il nous dit où il veut aller, on peut le faire rencontrer des autres afghans à Boulogne, on le dépose, basta. Je ne me sentirai pas mieux ou plus mal pour autant. Michou et Jeannot doivent pas être loin de cet avis.

 

T’aider toi dans ton trip, c’est autre chose mon bonhomme’. Il me prenait de haut, je détestais cela, c’était un de ses défauts mais cela signifiait aussi que je rentrais dans sa zone de fragilité. Le jeu se resserrait.

 

‘C’est m’aider à me sentir vivant … je sais que c’est beaucoup te demander, mais j’en ai marre de compter les années avant la grabatitude, je suis vivant, je veux agir, là, maintenant. Wasim est concret, il dort chez Victoria, en chair et en os’.

 

J’avais dit ‘te demander’ pas ‘vous demander’, dérapage.

 

‘Tu pouvais pas trouver autre chose, tu fais chier Walt’

 

Regard baissé, ‘sorry’ sincère.

 

‘ … t’as tout réussi Claude, ta boite, ta femme, tes ados sont supers, j’adore tes maisons, t’as tout eu ….’ putain , je me mettais à pleurer, quel con, je tchioulais, ah merde, je déglutis, repris ma respiration, la honte, ….

 

Claude me toucha le bras.

 

‘J’ai bossé, tu le sais, aucun privilège. Et je t’ai vu évolué depuis 40 ans, tu as fait de ta vie une très belle chose, une belle vieille dame, un très beau chemin de montagne que j’aime emprunter, au sinon je serais pas là … mais je respecte ton ressenti, si tu en veux plus, c’est ton droit. Ma question est : aider Wasim t’apportera du plaisir ou de la cohérence’

 

‘Je t’avoue, les, deux Claude …’

 

‘Je ne veux pas t’aider pour l’excitation. Pour la cohérence … ‘. Il ne dit plus rien …

 

 

‘Bon, je marche’.

 

 

‘Merci … pourquoi Claude ?’. J’avais besoin de comprendre.

 

‘Tu as oublié un truc dans mes réussites, l’amitié Jean-Walt. Je dois beaucoup à notre amitié; elle a été un filet de sécurité à la connerie humaine qui nous guette tous … elle est le commencement de la fraternité universelle. Et Wasim peut peut-être nous y guider’.

 

 

*          *          *

 

Vu comme ça, le Scarlet ressemblait plutôt à un vieux toucan un peu déplumé d’où ressortait un duvet ou un début de gale par endroits. L’avant de la coque du bateau était ample comme la gorge du volatile; c’est ce qui frappait le plus quand on le voyait pour la première fois sur ses pignons.

 

Bon pour le service, peut-être, malgré son bois usé, ses armatures rafistolées et sa cabine peu accueillante.

 

Il mouillait dans un petit estuaire à l’entrée de Boulogne, là où les vieux bateaux attendaient leur maître. Jeannot et Michou nous accompagnaient pour le largage mais avait refusé net d’être de la partie pour la traversée, pour de simples raisons d’agendas. Pas que l’aventure ne les tentaient pas, mais ils s’étaient fait rattrapés par des contraintes privées et professionnelles, comme si nos routines étaient toujours prioritaires sur les questions de vie ou de mort de l’autre côté de la planète.

 

La vérification des équipements dura une bonne heure : batterie, moteur, ancrage, GPS, sondeur, winches, etc tout semblait en état de marche. Au prix que me coûtaient le mouillage et l’entretien …

 

Et on largua les amarres, poussé par le vieux moteur Betta avec une réserve de 200 litres diesel largement suffisante pour la traversée et le retour. Temps un peu voilé, vent léger de 3 beaufort, conditions correctes pour ce petit voyage de 30 km aller mais les bateaux étaient nombreux dans ce goulet et il fallait ouvrir l’oeil.

 

La coque aux multi-réparations au gelcoat claquait sèchement, j’aimais ce premier bruit de mer, il me donnait à chaque fois un maximum d’énergie et de courage. Il en faudrait pour oublier la totale illégalité dans laquelle se faisait ce voyage. Wasim sans titre de séjour, sans autorisation d’entrée en Angleterre était un clandestin pur jus et donc Claude et moi étions des passeurs. Je savais qu’il s’agissait d’un délit et qu’on encourait vraisemblablement une réelle sanction voir une peine de prison mais cette pensée était volontairement et totalement enfouie dans les limbes de mon vieux cerveau. Ne pas y penser; à aucun moment nous n’avions abordé le sujet avec Claude.

 

Wasim ne vomissait pas, c’était déjà ça.

 

Claude vérifiait le parcours avec la carte des bans de sable sur la table pendant que je gardais le capo slalommant de temps en temps entre les cargos et ferry. C’était l’avantage, le détroit était fréquenté par des centaines de bateaux tous les jours, en aucun cas les autorités ne viendraient nous embêter en pleine mer. A Douvres par contre, il faudrait improviser.

 

Et la traversée se passa sans encombres.

 

 

*          *          *

 

 

Jusqu’au ‘scllllluuuuusccchhhhh …’, à l’enlisement heureusement pas trop brutal alors que je cherchais un endroit où jeter l’ancre un peu au Sud de Douvres, loin des contrôles que j’imaginais très serrés des autorités maritimes.

 

‘Merde Claude, un ban de sable, ta carte ?’

 

‘Plus vieille que ton rafiot et je t’informe que les bans de sables ça navigue aussi par ici; bon j’imagine qu’on va pas attendre la marée, je jette le zodiac à l’eau, coupe les moteurs’.

 

‘On s’activa à deux pendant que Wasim nous regardait un peu paumé’

L’opération dura un petit quart d’heure, mais pas de bol un autre plaisancier nous avait repéré et venait à nous. Je donnai l’ordre à Wasim de se cacher dans la cabine, il s’exécuta. Merde, si près du but, allez encore cinq à dix minutes de zodiac et on était sur la rive. Mais l’autre bateau se rapprochait, un tout beau tout neuf, pont en teck luisant.

‘Casse-toi mais casse-toi ! Putain Claude, on peut pas fuir comme cela avec le Zodiac, il va trouver cela bizarre et avertir la capitainerie …’

‘On le laisse venir à nous, on lui dit qu’on attend la marée, tranquille, on papote, on rassure, … et il se barre’.

‘Wasim, you stay in the room, you don’t move, don’t breath, no noise, nothing, people are coming, we discuss with them, they leave, we take the small boat and we go to england, ok ? understood ?’

Il fit oui de la tête.

 

*          *          *

Et les types arrivent, des sapés marins chics, gilets bleus, bottes nickel neuves, petit air cool et regard lointain de Tabarly, je déteste. Le père, surement propriétaire du bateau, un Cheverton dernier cri, a un accent parisien, ils doivent venir du Touquet, à cent contre un. Il a amarré sa coque à 30 m de mon vieux Scarlet. Il nous demande en effet si on a besoin d’aide. On lui réponds que non et qu’il fasse gaffe aux bans de sable. Sourire condescendant, il a un équipement de repérage qui lui permet de les éviter à moins de 10 m.

Et là je sais pas ce qui m’a pris … je dis au parisien de mes deux de nous foutre la paix, qu’on s’est enlisé, que c’est pas la première fois ni même la dernière, que naviguer à l’électronique c’est comme randonner avec un GPS, il peut plus rien vous arriver, c’est chiant … Le type se braque, ce que je voulais, je renchéris et lui balance qu’il est moche, son bateau est moche, sa vie est moche et ta gueule car il veut répondre et là je gueule comme un cinglé, Claude n’a pas bougé, il ne dit rien, j’en ai marre, j’ai de nouveau envie de pleurer, mais là je sais pas pourquoi, je lâche tout, j’ai des sanglots dans la voix, putain je suis si triste, Wasim doit rien comprendre, j’ai juste envie qu’il aille en Angleterre et ce con de richard m’en empêche mais barre-toi, barrez-vous tous, pourquoi la vie ne m’a jamais été facile, pourquoi il aura fallu toute ma vie que je me trouve face à des gars plus malins, plus friqués que moi et qui m’empêche de vivre ma vie, je suis épuisé , je gueule, je jure, je pleure, ça craque au fond, mon corps craque, je lui balance une bouée qui n’atteint même pas son Cheverton, et fait plouf lamentablement comme toute ma vie, à l’eau, aux oubliettes le Jean-Walt, même pas foutu d’avoir réussi sa sortie, je glisse, merde, me suis rattrapé comme un con au bastinguage et je saigne, j’ai l’air ridicule, à cause d’eux bien sûr, les salauds ! je les hais, je vous hais tous, je baiserais bien ta fille qu’elle est bonne et barrrrrreeeeeee-toi !!!!!!!

Oh putain, je suis vidé, Claude, je regarde Claude, aide-moi mais toi aussi Claude tu me rabaisses, tu m’as rabaissé toute ma vie, tout se mêle, j’ai honte mais c’est trop tard, heureusement Vioctoria et Sélim ne sont pas là pour voir leur pitoyable père.

Les parisiens se barrent … je suis assis sur le pont. Putain, je suis malheureux, je regarde le vieux bois, mes jambes, mon bras qui saigne, j’y serai jamais arrivé sans gueulante, c’est cela être né dans la plèbe, pourtant j’ai jamais vu mon père gueuler, j’ai pas d’explication, je sais pas, ai-je raison, tort de me laisser aller, qui me jugera, tout a été si vite …

‘ça va vieux ?’

‘Non’ dis-je en regardant Claude.

‘Ils sont partis, au moins ça a marché’ fit Claude en plaisantant.

‘Je veux me barrer Claude’, pourquoi je dis ça ?

‘Quoi, te barrer … cool, viens, relève-toi’

‘Je vais partir avec Wasim, j’arrête tout, repars avec le Scarlet ou laisse-le là, je quitte tout, stop, j’arrête, c’est fini …’

Je vis cet instant pleinement, Claude aussi. Je suis vraiment là, quelque chose est sorti à l’intérieur de moi, je ne comprends pas mais tout doucement je ressens une plénitude, une certitude, une clarté. Claude sourit. Le temps est calme, un petit vent nous chatouille la peau, il fait beau me semble-t-il. J’ai l’impression d’entendre chanter La Callas …

‘Donne-moi ton portefeuille alors’

Je regarde Claude et lentement lui donne.

Je suis nu, comme Wasim. J’ai un peu peur mais je me sens fier et tranquille.

‘Wasim, come on, we go’

 

Wasim arrive, le temps s’est arrêté. Je reprends 100 Euros mais laisse le portefeuille et mon gsm à Claude. Plus de cartes, rien.

 

‘Dis à Victoria de pas s’inquiéter, je vais revenir mais là je continue le voyage’

 

‘Il ne t’arrivera rien que du bon mon ami’ dis Claude. ‘Mais n’oublie pas que quand on a été un mec déséquilibré toute sa vie, c’est putain dur de bien vivre son équilibre.’

 

Je souris.

nisra, gulbuddin
le ssarlet

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