Ma vision

Vers une nouvelle économie inspirée des spiritualités éco-centrées

par Marc Lemaire et Régis Defurnaux

 

 

       Rappel de quelques constats des crises environnementale, sociale et financière.

 

Avec neuf milliards de terriens en 2050, l’Homme devra concevoir une économiemoins impactantepour la planète. Comme le montre le Professeur Tim Jackson dans son livreProspérité sans croissance[1], nous devrons diminuer d’ici 2050 d’un facteur 21 l’intensité carbone de la production mondiale, si on veut atteindre les objectifs du GIEC.Par ailleurs, dans son article intitulé Un espace sécurisé pour l’activité humaine, Johan Rockström, du Stockhom Resilience Centre, a quantifié neuf “limites planétaires” visant à empêcher l’activité humaine de provoquer des changements environnementaux irréversibles. Pas moins de trois de ces neuf limites ont d’ores et déjà dépassé le seuil d’alerte: le changement climatique, le taux de diminution de la biodiversité et l’interférence humaine avec les cycles de l’azote.

 

Quant au PIB, de nombreuses études ont montré :

–  qu’à partir d’un certain niveau, le PIB ne crée plus que très marginalement du bonheur

–  que le niveau de satisfaction de vie n’avait pas progressé depuis 30 ans dans les pays de l’OCDE alors que le PIB, lui, continuait d’augmenter

– que l’espérance de vie n’était pas corrélée au PIB

– un découplage relatif entre la création d’emploi et l’augmentation de PIB.

 

Au niveau financier, la dette des USA est équivalente à 365 fois son PIB, presque le double de celle de la crise de 1920. Depuis 1950, cette dette était stable malgré Bretton Woods, la crise pétrolière, la guerre du Vietnam, etc. Mais avec l’arrivée des néo(ultra)libéraux au pouvoir en Angleterre et aux USA, elle s’est furieusement accélérée pour dynamiser la croissance. Les politiques de ceux-ci ont endetté les états, dérégulé les marchés et détricoté les accords de stabilité sur l’emploi.

Avec un monde peuplé de neuf milliards de personnes ayant le même niveau de vie qu’en Europe à 2100, la taille de l’économie mondialisée serait 200 fois celle de 1950.Avec cette augmentation fulgurante, la solution du découplage relatif, seule, n’est pas plausible.

 

Ces constats montre clairement que le système économique mondial d’aujourd’hui nous mène à notre perte. Les politiques actuelles et le marché misent quasi exclusivement sur les solutions technologiques dites vertes, mais c’est sans compter sur le fameux « effet rebond » qui nous incitera à encore plus consommer de ces biens « verts » et sur la croissance démographique. Bref, les technologies vertes à elles-seules ne seront pas suffisantes.

 

Notre postulat est que ce dont nous avons besoin c’est d’un changement de modes d’existence, porté par un changement de structure mentale. En somme, changer le système en profondeur et pas seulement certains éléments du système.

 

            Les apports des sciences humaines dans le changement de comportement

La transition doit s’inspirer des sciences humaines dont nous relevons les quelques théories et outils suivants:

 

>La théorie du comportement planifié[2] soutient que les individus ne seront susceptibles de développer une forte intention d’agir et de se comporter d’une certaine façon que s’ils croient avoir les ressources nécessaires ou les opportunités pour y arriver.

> Théorie des comportements interpersonnels : elle permet d’éviter la dissonance cognitive.

> La résistance au changement[3]: elle permet d’éviter les écueils (perte de contrôle donc je n’agis pas, trop d’incertitude donc je n’agis pas, etc)

>Le modèle des stades du changement[4] utilisépour les assuétudes (y compris la sur-consommation).

> Neuromanagement : le changement de comportement demande une bascule d’un mode automatique (néolimbique) pour aller vers un mode adaptatif (pré-frontal).

> Community Based Social marketing : utilisant les 4 P du marketing, il promeut  un éco-comportement qui est en compétition avec d’autres moins durables.

> Motivating Sustainable Consumption[5]introduit le principe des  E (Enable, Encourage, Exemplify, Engage).

> La spirale dynamique : changement lorsque le système ne peut plus régler les problèmes, ce qui amène une crise, une nécessité de lâcher-prise, et donc l’ouverture mentale pour trouver de nouvelles solutions.

> les pédagogies de la transition et l’intelligence collective(forum ouvert, world café, sociocratie, etc)

>la psychologie positive : travail à partir de ce qui a créé un sentiment de bien-être et une résilience forte.

>la psychologie de l’engagement. Basé sur la désirabilité sociale d’un comportement, sa régulation par la norme, l’importance des sentiments de contrôle/efficacité, l’aspect public d’un engagement.

> la transformation par le contexte. La culture matérielle (infrastructure, lieux, produits, services, etc) à disposition des utilisateurs induit et conditionne les comportements (notion d’affordance).

Notons encore la théorie de l’engagement (Joule R.V. et Beauvois J.L.), et la vision intégrale et stades de développement (Ken Wilber).

 

Les différentes approches décrites ci-dessus ciblent pour la plupart le niveau d’intervention du comportement.

Utilisés dans des projets de terrain, ils sont valables le temps de la séance de sensibilisation mais peinent à ancrer un comportement. Pour ce faire, il nous semble utile de travailler plus en amont, au niveau du mode d’existence et de l’ontologie.

 

Les éthiques environnementales

 

Notre rapport à la conscience a forgé depuis des dizaines de milliers d’années de nombreux enseignements religieux, spirituels, philosophiques. Des auteurs comme John Baird Callicot[6] ont bien montré que nos sociétés occidentales sont anthropo-centrées et essentiellement issues de la spiritualité judéo-chrétienne et des philosophes grecs. La première prône la théorie de l’intendance, ç’est-à-dire le rôle de gestionnaire de la Terre que l’Homme a reçu de Dieu. Ce faisant, l’Homme domine et exploite le vivant pour subvenir à ses propres besoins. Quant à la philosophie grecque, elle prône aussi la domination de l’Homme sur la Nature, ainsi que la domination de l’Homme sur la femme. Notons pour chacune d’entre elle, la séparation Homme – Nature.

 

Une autre spiritualité anthropo-centrée est l’Islam où l’on retrouve ce rôle d’intendant donné par Dieu aux hommes; avec un bémol dans le soufisme plus proche de la nature surtout dans ses pratiques du type chamanique présente de longue date en Afrique.

 

L’indouisme quant à lui vise la symbiose Homme – Nature, il futd’ailleurs l’inspiration de nouveaux courants philosophiques tel que l’écologie profonde d’Arne Naes.[7] On peut y voir une cohérence, voire une filiation, entre les romantiques allemands, la contre-culture américaine, le mouvement hippie inspiré de l’indouisme puis le mouvement New age. Un mouvement issu de l’indouisme, le Jaïnisme, prône l’ascétisme pour libérer l’âme du corps; celle-ci devant devenir complètement indifférente au plaisir et à la douleur.

 

A côté du confucianisme, la pensée chinoise se décline aussi dans le taoïsme qui prône le non-désir (wu-yu) et surtout le non-agir (wu-wei) dont un peut relever un cohérence avec lesénergies renouvelables et les technologies vertes qui se fondent dans les forces naturelles.

 

Le bouddhisme quant à lui a pour objectif d’éradiquer toute forme de désir à l’origine de la souffrance, d’autant plus qu’accompagné par la conscience de soi, le désir engendre alors l’égocentrisme qui est nourri par et qui nourrit le marketing, bras armé du capitalisme actuel. Le bouddhisme peut donc parfois être vu comme l’antidote à nos sociétés anthropo-centrées.

 

L’animisme ou pratiques spirituelles de type animiste, comme le chamanisme, affecte une âme aux non-humains et sont en relation directe avec la Terre et le Cosmos. Elles sont donc totalement éco-centrées.

 

Nous voyons apparaître, plus ou moins intensément selon le degré d’anthropo-centrisme, le clivage Nature / Culture, nos sociétés anthropo-centrées les ayant séparés. Alors que de notre point de vue, la nature produit la culture (la société des Hommes) et la culture a produit la nature. Il s’agit donc bien de relier plutôt que de séparer, de considérer le tout, que l’Homme fait partie de la nature et que l’holisme est notre prisme de lecture.

 

       Les éthiques environnementales ne sont-elles pas faussement naturalistes ?

 

Philippe Descola[8] décrit quatre ontologies dans l’histoire de l’Humanité (dans l’ordre d’apparition de celles-ci) qui peuvent s’accommoder de la présence discrète des autres modes à l’état d’ébauche :

 

– L’animisme par la ressemblance des intériorités (humains et animaux ont la même vie intérieure) et la différence des physicalités (entre humains et non-humains)est la plus ancienne et a prédominé dans l’histoire de l’Humanité.

– Le totémisme par la ressemblance des intériorités et la ressemblance des physicalités.

– l’analogisme par la différence des intériorités et la ressemblance des physicalités

– le naturalisme par la différence des intériorités et la ressemblance des physicalités (universalité de la culture). Notre postulat est que le naturalisme dans lequel nous vivons actuellement n’est qu’éphémère.

 

Les gammes descoliennes sont le résultat de ces quatre clefs. Quiconque a déjà fait l’expérience de passer du Bach dans une ethnie du Haut Congo a déjà constaté l’impensable pour nous: ils n’entendent rien, du bruit tout au plus. Et l’inverse est vrai aussi : quand un Satokagura (musique d’accompagnement de rites Shinto) accompagne le rituel de « mise en estive » d’un kami (divinité du Japon), l’oreille occidentale peine à identifier la mélodie. Ce que l’exemple de la musique révèle, c’est l’incommensurable de nos gammes respectives et l’appauvrissement que serait l’audition d’une même partition jouée dans la même clef avec les mêmes instruments, la même mélodie, indéfiniment, partout.

 

Il arrive parfois qu’une clef bascule vers une autre et qu’un mode mineur devenu dans l’harmonie dominant, se retrouve alors transformé en mode majeur. C’est le cas en musique, c’est le cas en anthropologie. A bien des égards, le naturalisme a été ce changement de clef, tout comme l’analogisme ou encore le totémisme.

 

C’est ainsi que quand Aldo Leopold[9] propose de « penser comme une montagne », il s’agit de l’expression métaphorique d’un véritable régime de coexistence dans le naturalisme. Le naturalisme présente une mineur animiste bien présente dans le travail philosophique de ce naturaliste américain.

 

D’autre part, les éthiques environnementales sont à bien des égards les « enfants terribles » du naturalisme. Ces enfants transgressent les interdits et testent l’autorité du parent. Le biocentrisme, la Deep Ecology, l’écocentrisme sont tout cela en même temps. Comme nos enfants le font spontanément, ces éthiques d’un genre nouveau parlent aux phoques et postulent avec la même spontanéité que ces mammifères marins partagent le même régime d’existence que nous.

 

Notre régime affectif est endolori quand nous ne sommes plus capables de sympathiser avec un animal et il estanesthésié quand nous laissons ces compagnons familiers devenir des bêtes de somme. Notre cognition dépend de nos émotions et les éthiques environnementales sont un post-it collé sur le pare-brise du véhicule fantôme qui remonte à toute allure l’évolution, dans l’attente du crash environnemental annoncé. L’écocentrisme et le biocentrisme insistent sur l’élargissement de la sphère morale, mais cet élargissement se fera autant dans l’intellectuel que dans l’émotionnel. Et l’émotion ne peut se produire que dans le sensible.

 

Au monde, il faut substituer des mondes, aux cultures la culture. Il en va de même quand les animaux sont devenus « l’animal », l’entité vivante abstraite qui a perdu tout ancrage et toute singularité. De la même manière, parler d’arbres singularisés comme des ressources, montre notre obsession de généraliser et d’universaliser, c’est-à-dire d’abstraire.

 

Si nous ne changeons pas, nous resterons des modernes primitifs parce que nous continuons à penser que notre singularité est généralisableau lieu de nous altérer dans la rencontre de la singularité des autres humains et non-humains. Comme l’a exprimé Aldo Léopold dans une autre métaphore célèbre : nous sommes un loup qui crie alors que nous pourrions être un homme qui converse avec une montagne.

 

Nous ne sommes pas la seule culture à avoir investi cette question, mais nous sommes la seule à l’avoir transformée en problème. Au Japon par exemple, la question du rapport entre le singulier et l’universel se développe dans la quiétude des artifices d’un jardin et dans la formule minimaliste du satori : « maintenant donc l’éternité, ici donc le monde ». Nous avons beaucoup à apprendre de l’archipel nippon.

 

Il faudrait avoir le courage de militer pour une nouvelle forme de « relationnisme » comme celle que nous trouvons dans la proposition de Philippe Descola.

 

Les attributs de nos modes d’existence, déterminants d’une économie plus féminine

 

Partant de ces descriptions et réflexions éco-philosophiques, nous avons tenté l’exercice d’inventer une nouvelle économiedurable.Pour cela, nous avons identifié quels étaient les attributs de nos modes d’existence actuel. Des attributs tels que la dissociation nature/culture, la peur de ne pas atteindre ses objectifs (à l’école, au travail, etc), l’ego[10], le mental omniprésent qui dicte la plupart de nos jugements, le décentrage (incohérence entre ses valeurs et ses actes), le masculin (voir le machisme), l’immédiateté de plus en plus prégnante dans nos vies et le pyramidal (organisationnel).

 

Un second exercice consiste alors à décrire les attributs que nous voudrions voir dans notre vie : relation nature-culture, simplicité et présence, collectif et bienveillance, ressenti-sensible, féminin-humain, ne pas réagir (l’enfant en nous réagit, l’adulte agit), circulaire.En filigrane de ces attributs, on aperçoit le relationnisme entre chaque élément.

 

Le troisième exercice consiste alors à identifier quelle pourrait être une nouvelle économie basée sur les attributs du mode d’existence désiré. Apparaît alors une économie du présent où tout acteur économique est responsable de ses impacts à tout moment de sa vie (‘ici et maintenant’). Tout le contraire de l’économie actuelle qui sépare et reporte la gestion des problèmes à plus tard (déchets nucléaires,…) et à plus loin (exportation des déchets électroniques, …). Quand Henry David Thoreau écrit dans Walden que « le salut du monde passe par l’état sauvage », il n’affirme rien d’autre qu’une logique de la présence. Car l’état sauvage peut alors se lire comme l’état qui augmente l’intensité, la complexité des relations et produit une amplification de la présence[11].

 

Apparaissent aussi des consommateurs centrés (cohérents avec leurs valeurs, reliés), tout la contraire de nos sociétés qui nous détournent de nous-mêmes, exaltent via le marketing et la télévision, des héros de toutes sortes,… bref créent des frustrations pour mieux nous inciter à combler le fossé en consommant.

 

Nous découvrons alors des éléments constitutifs de l’économie dans laquelle nous acceptons d’évoluer : aide aux personnes, coopératives, Arts et culture, économie de fonctionnalité, et circulaire, artisanat, gastronomie, voyage, peu d’épargne/investissement et investissements ciblés, aucune spéculation.

 

Cela engendrera une modification profonde des secteurs économiques prioritaires. Le secteur de l’extraction de ressources ne sera plus prioritaire, les secteurs manufacturier, bâtiment, alimentation et agriculture se maintiendront mais devront se « durabiliser » radicalement sur base d’objectifs contraignants fixés par les autorités publiques. Les secteurs du recyclage/valorisation des déchets deviendront prioritaires.

 

Mais surtout, nous développerons des secteurs économiques sobres en carbone et aujourd’hui délaissés tels que la culture (y compris les NTIC, l’édition, …) et les arts (consacrons nos vies à d’autres buts qu’économiques), l’éducation tout au long de la vie, les sports, le tourisme local, la gastronomie durable, l’aide à la personne, la mobilité active, l’auto-construction durable, la santé, le bénévolat, etc. Cette économie (plus féminine et en opposition avec la logique masculine du PIB) fondée sur les services aux personnes, entreprises sociales, intégrées dans la communauté … est très peu productive au sens purement économique et donnera donc énormément d’emploi sur le long terme.

 

Pour ce faire, comme d’autres ont abandonné l’économie planifiée où les moyens de production appartenaient à l’Etat, nous devrons abandonner l’économie néolibérale où les moyens de production appartiennent au capital, pour une nouvelle économie du vivant où les moyens de production appartiennent à la Terre puisque tout vient originellement d’elle.

 

Concrètement, cela signifie que toute entreprise dès sa création sera débitrice (ou locataire) de la Terre pour l’usage de ses ressources et les projections d’impact futur. Partant des nouvelles méthodes de calcul d’impact et d’usage des ressources (bilan carbone, analyse de cycle de vie, empreinte écologique, ecosystem services review, …), nous devrons les monétariser (donner un prix) pour évaluer la dette (ou location) de l’entreprise envers la Terre. Ce système n’est pas incompatible avec le capital initial obligatoire pour la constitution d’une entreprise tel que nous le connaissons.

 

La gestion de ces dettes/crédits ne pourront en aucun cas être privatisés mais devront revenir à une gouvernance mondiale publique à créer (et au travers d’une monnaie complémentaire).

 

S’agit-il d’une fiscalité verte déguisée ? Oui, on peut le voir comme cela mais la logique va au-delà car elle dépossède l’entreprise de ses biens de production, la rend dépendante de prix fixés par une gouvernance publique et renverse notre relation à la Terre; nous lui appartenons et non l’inverse.

 

Marc Lemaire                                                                Régis Defunaux

Ingénieur commercial et agro-économiste (MSC)       Historien (MA) – Philosophe, (PhD student à l’Université de Namur)

Fondateur du Groupe One et EcoRes                             Membre de l’asbl Equilibre

Président d’Inter-environnement Wallonie

Coordinateur scientifique du Diplôme en gestion durable (Ichec)

Membre de l’asbl Equilibre

 

‘Heureusement, travailler plus pour gagner plus et consommer plus

n’est pas vraiment un comportement inscrit de tout temps dans l’esprit humain.’

 

 


[1]Jackson, T., Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, Ed. De Boeck, 2010

[2]Modèle de Godin et Kok (1996)

[3]Moss Kanter, R., SuperCorp: How VanguardCompaniesCreate Innovation, Profits, Growth, and Social Good, Profile Books,‎ 2010 – « Innovation: the classictraps », in Harvard Business Review on Inspiring and Executing Innovation, Harvard Business Press,‎ 14 juin 2011, 149–181

[4]Prochaska, Diclemente et Norcross

[5]Tim Jackson, University of Surrey

[6]Callicott, J. Baird, Éthique de la Terre, Éditions Wildproject, Collection Domaine Sauvage, Paris, 2010

[7]Naes, A.,Vers l’écologie profonde, Wildproject,‎ Paris, 2009

[8]Descola, Ph. Par-delànature et culture, NRF, Paris, 2005

[9]Léopold, A., Almanach d’un comté de sables, Flammarion,Paris, 2000

[10] ‘Quand tout le monde se dresse sur la pointe des pieds, personne ne voit mieux que les autres’, a écrit Fred Hirsh. Là surgit l’énorme problème de l’Ego (surtout pour les politiques) qui confondent ‘égo’ciations et négociations.

[11]Le retour à la nature qu’on nous vend dans chaque bottine de marche est tout sauf un respect du caractère sauvage de notre nature Quand nous embrayons dans ces produits, nous appliquons la même logique d’absence au monde et aux gens. La protection de la biodiversité que nous invitons à la table de conversation de nos soupers mondains est une exigence dont nous nous acquittons à trop bon compte. L’écart entre le coût réel et ce que nous payons sur le crédit de notre ontologie est proportionnel à la crise écologique et la mondialisation.

 

 

All you need is slow …

Une économie du vivant, plus féminine …

nouveau tournant dans l’histoire économique ?

par Marc Lemaire

 

 

1. La science nous apprend que trois limites planétaires sont dépassées et que nous devons réduire d’un facteur 21 l’intensité carbone de la production mondiale.

Avec neuf milliards de terriens à 2050 et un besoin légitime des pays moins développés à un accès aux richesses et à un niveau de vie plus décent, l’Homme devra concevoir des échanges économiques pour l’ensemble de l’humanité plus durables au sens de la durabilité forte, c’est à dire moins impactant sur la biosphère, la lithosphère et l’atmosphère. Comme le montre le Professeur Tim Jackson (Université de Surrey et Commissaire à l’économie de la Commission développement durable du Gouvernement britannique) dans son livre « Prospérité sans croissance » (Edition De Boeck et Etopia, mai 2010), nous devrons diminuer à 2050 d’un facteur 21 l’intensité carbone de la production mondiale si on veut atteindre les objectifs du GIEC. Autant dire que c’est totalement irréalisable avec le modèle économique actuel.

Quels seuils d’impact environnementaux l’économie et les entreprises ne pourront-elles pas dépasser? Dans son article intitulé ‘Un espace sécurisé pour l’activité humaine’, Johan Rockström, du Stockhom Resilience Centre, a tenté d’y répondre en quantifiant neuf ‘limites planétaires’ visant à empêcher l’activité humaine de provoquer des changements environnementaux irréversibles. Ces limites décrivent le « terrain de jeu » dans lequel l’humanité reste en sécurité par rapport à l’équilibre du système Terre. Rappelons en effet que la période de stabilité qu’a connu notre écosystème depuis 10.000 ans (Holocène) est à l’origine du développement humain et est mise en danger depuis l’avènement de la révolution industrielle.

Si ces limites sont dépassés, les conséquences pourraient être catastrophiques pour l’Humanité. Malheureusement, pas moins de trois de ces neuf limites ont d’ores et déjà dépassé le seuil d’alerte: le changement climatique, le taux de diminution de la biodiversité et l’interférence humaine avec les cycles de l’azote.

Osons dire tout haut ce que beaucoup de gens pensent, d’une part la pression sur les ressources et les énergies qui se feront de plus en plus rares, va créer des instabilités géopolitiques que notre semblant de gouvernance mondiale ne pourra pas prévenir si rien ne change (c’est l’ex humanitaire qui parle ici).

D’autre part, l’augmentation de température (3°c à 2085 en Wallonie, la Banque mondiale parle de 4°c à 2060) va obliger tous les acteurs de la société à leur niveau à s’adapter aux conséquences du changement climatique.

 

Se posent alors les questions d’abandon de la croissance et donc de décroissance, d’une économie d’adaptation aux changements climatiques (à partir de 3°C, le niveau des mers va s’élever) et des écosystèmes et du visage que prendront cette nouvelle économie et ces nouvelles entreprises.

 

2. Plus de PIB et de pouvoir d’achat:  pas toujours le bon réflexe

En ce qui concerne les pays de l’OCDE, poser la question en termes de (dé)croissance revient à confronter les (ultra) écologistes et les non-écologistes. Je préfère parler en termes de développement. Comme un être humain est en pleine croissance durant son enfance et sa jeunesse, ensuite il ne fera plus que se développer de manière qualitative au niveau de ses compétences et aptitudes en matière artistique, technique, sportive, émotionnelle et spirituelle. Nos sociétés grâce au système capitaliste ont amené globalement les pays de l’OCDE à un niveau de bien-être matériel plus que suffisant mais nous ont atrophié en termes de sens de la vie, relation à la nature et aux autres. En gros, on pourrait dire que l’état désastreux de la planète est le reflet de nos consciences et de celle de notre société.

Moins de bien-être matériel dans les pays de l’OCDE contre plus de bien-être matériel dans les pays en transition et en voie de développement me semble une juste redistribution des richesses. Pour autant, il ne faut pas que ces pays amis prennent le même chemin de croissance que le nôtre; car comme le montre le WWF chaque année dans son rapport annuel, ce chemin de développement mène inexorablement à une surconsommation de ressources naturelles que la biocapacité de la Terre ne peut fournir.

 

 

 

Dès lors, les tendances actuelles à l’universalisation des réponses occidentales aux besoins du Sud sont insensées (construction de villas en Inde et en Afrique selon nos standards et sans utilisation de matériaux locaux, importations vivrières, etc).

Quant au PIB, de nombreuses études ont montré :

–  d’une part que le bonheur n’était pas corrélé au niveau de bien-être matériel ni au PIB

 

– d’autre part que l’espérance de vie n’était pas corrélée au PIB

 

–  et finalement que le niveau de satisfaction de vie n’avait pas progressé depuis 30 ans dans les pays de l’OCDE alors que le PIB, lui, continuait d’augmenter.

 

Mieux encore, on observe actuellement un découplage relatif entre la création d’emploi et l’augmentation de PIB. En effet, quand la croissance est inférieure aux gains de productivité, il y a diminution du volume de travail. Certains préconisent d’ailleurs de réduire le temps de travail au même rythme que les gains de productivité de 2 % par an, ce qui signifierait que le temps de travail serait de 6 heures par semaine en 2100.

De plus, comme la croissance ne fait que ralentir depuis 30 ans  (ex ci-dessous en France où en dessous de 2,5 % on ne crée plus d’emploi net, les courbes sont les mêmes dans tous les pays de l’OCDE), on est pas prêt de voir celle-ci redémarrer et le plein emploi n’est donc qu’un vœu pieux.

Courir derrière le PIB et le pouvoir d’achat n’est donc ni le chemin vers plus de bonheur, ni automatiquement vers plus d’espérance de vie et d’emploi net. Il faut alors cesser, comme beaucoup de politiciens le font, de promettre à notre classe moyenne toujours plus de pouvoir d’achat. Pour cela, les classes plus favorisées devront aussi montrer l’exemple; quant aux plus démunis, nous devrons bien sûr leur apporter le même niveau de bien-être matériel que la moyenne de la population. En bref, le nivellement de l’accès aux ressources et richesses mondiales doit être généralisé.

Visons donc la maximisation du bonheur individuel et collectif sous contrainte d’un impact neutre (voir positif) sur l’environnement comme seule équation à résoudre.

 

3. Oser dire vrai : il y a un risque d’effrondrement total du système financier ET économique

(source : Pierre Larrouturou)

La dérégulation des marchés financiers a été prônée par tous les gouvernements depuis 20 ans comme le meilleur moyen de stimuler la demande. Ceci a engendré l’endettement des ménages.

 

Au niveau des Etats, c’est pire. En effet, plusieurs bombes sont dans le système économique mondial. Une de celles-ci est la dette des USA équivalente à 365 fois son PIB, presque le double de celle de la crise de 1920.

 

Une seconde est l’injection en Chine de 30 % du PIB au crédit au privé, il s’agit de la plus grosse bulle immobilière jamais vue. Si ces deux bulles explosent, tout le système économique mondial s’effondrera avec les conséquences sociales qu’on peut imaginer.

Pourquoi en sommes-nous arriver là ? Regardons tout d’abord les courbes liant PIB, impacts sur le social et l’environnement (cfr ci-dessous). Nous voyons qu’après la 2ème guerre mondiale, celles-ci se raidissent, c’est le démarrage du néolibéralisme mondialisé.

 

Examinons maintenant la dette aux USA depuis 1950; elle a été stable malgré Bretton Woods, la crise pétrolière, la guerre du Vietnam, etc mais avec l’arrivée des néolibéraux (Thatcher et Reagan), elle s’est furieusement accélérée pour booster la croissance (qui depuis 10 ans décélère). La bonne nouvelle est donc qu’on peut sortir de notre dépendance à la dette puisque c’était la situation avant 1980.

Avec les politiques néolibérales (ou plutôt ultralibérales) qui endettent les Etats, dérégule les marchés et détricotent les accords de stabilité sur l’emploi, chaque année dans la zone Euro, les entreprises prennent 1 % des salaires aux salariés pour les donner aux marchés financiers (dividendes aux actionnaires, etc). En tout, cela fait 150 % du PIB qui a été pris en 30 ans aux salariés (d’où paupérisation) pour les donner aux marchés financiers et à l’économie virtuelle.

 

Et qu’a-t-on fait depuis 30 ans pour résoudre ces problèmes ? Comme le dit Stiglitz ‘pas grand chose’, on a ‘déplacé les fauteuils sur le pont du Titanic’. Le Collectif Roosevelt 2012 propose lui certaines recommandations:

1> Redonner de l’oxygène à nos Etats en diminuant très fortement les taux d’intérêt sur la vieille dette.

2> Séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires.

3> Créer une taxe Tobin sur les transactions financières. Cela rapporterait entre 100 et 200 milliards par an !

4> Boycotter les entreprises (plus de commandes publiques) qui travaillent avec les paradis fiscaux : chaque année il manque 40 milliards dans le budget de l’Etat français.

5> Arrêter le dumping fiscal. Le taux moyen d’impôts sur les bénéfices en Europe était à 37% en 1995 ; il est passé à 25% aujourd’hui (alors qu’il est à 40% aux Etats Unis). Il faut donc créer un impôt européen sur les bénéfices non réinvestis des entreprises.

6> Réguler le commerce mondial. Admise à l’OMC, la Chine ne respecte aucune règle sociale ni écologique tout en étant capable de nous concurrencer sur les TGV et Airbus ! Dès lors, notre industrie est morte. Il est temps de réagir et d’abord au niveau européen (L’Europe est le premier client économique de la Chine, et quand on est le premier client, on a un vrai pouvoir de négociations)

7> Au niveau européen il faut un traité de convergence social, le traité de Maastricht étant très insuffisant en matière sociale.

8> Les gains de productivité. On a besoin de moins de salariés pour produire beaucoup plus qu’avant (révolution informatique : ordinateurs, robots, machines à commande numérique). Or c’est un tabou de parler du temps de travail. La durée du travail pour un actif à temps plein est de 39,4h par semaine, avec 3 millions de chômeurs en France ! Nécessité de négocier un autre partage du temps de travail. Il y a des entreprises qui sont passés à 4 jours de travail et qui ont embauché…

En France par ex, on pourrait aussi prélever 10 % des revenus des 10 % les plus riches pour améliorer le sort des 20 % du bas de l’échelle, cela apporterait 20 milliards €, ce qui correspond aux réductions successives du seul impôt sur le revenu depuis 2000 qui a fait gagner 20 milliards € aux plus riches. A titre de comparaison, au total, toutes les niches fiscales françaises ont fait perdre 146 milliards d’€ en 2008, soit 7 % du PIB français.

Enfin, pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus, regardons la taille de l’économie mondialisée. Celle-ci est aujourd’hui 68 fois plus grande qu’en 1800. Si l’économie mondiale continue à la même vitesse, d’ici l’an 2100 , elle sera 80 x plus grande qu’en 1950, et avec un monde peuplé de neuf milliards de personnes ayant le même niveau de vie qu’en Europe à 2100, elle sera 200 fois celle de 1950.

Avec cette augmentation fulgurante, la solution du découplage relatif, seule, n’est pas plausible. Le découplage est relatif lorsque le taux de croissance de la variable environnementale concernée est positif, mais inférieur au taux de croissance de la variable économique.

 

Il en est de même de l’intensité CO2 du PIB mondial qui a diminué de 40 % depuis les années 70′, mais comme le PIB a lui été multiplié par 3 en volume, les émissions ont été multipliées par 1,9 !

L’économiste canadien Peter Victor a montré que l’abandon de l’hypothèse d’une croissance de la consommation comme fondement de la stabilité économique était possible. Sur base de l’équation, Y (production) = C (consommation) + G (épargne) + I (investissement) + X (exportation), il substitue l’augmentation des consommations à celui des investissements.

 

 

4. Se libérer de l’économie néo (ultra)-libérale ?

Bref, on va dans le mur, vite et fort. Tel un motard qui roule sans casque à 180 km par temps humide finira bien un jour ou l’autre par casser sa pipe, notre société a de furieux instincts suicidaires.

Heureusement, nous avons les ressources humaines en nous pour nous en sortir. En effet, travailler plus pour gagner plus et consommer plus n’est pas vraiment un comportement inscrit de tout temps dans l’esprit humain, heureusement.

Je prône donc un développement autre que celui que nous propose l’économie actuelle. Celle-ci reporte la gestion des problèmes à plus tard (déchets nucléaires,…) et à plus loin (exportation des déchets électroniques, …). Je préfère envisager une économie du présent. Une économie où tout acteur économique (de l’entreprise extractive au consommateur) est responsable de ses impacts à tout moment de sa vie. C’est être cohérent ici et maintenant. C’est vivre ses valeurs à chaque minute de sa vie. Atteindre ce niveau de cohérence, je l’expérimente tous les jours, procure un vrai bonheur.

Les activités qui en découlent sont à la fois simples et aventureuses. Simple car il s’agit parfois tout simplement de passer du temps avec ceux qu’on aime, développer l’un ou l’autre don artistique, etc et aventureuse car on se retrouve alors plus souvent avec soi-même, on se redécouvre  dans son intimité de pensée, de perception, de ressenti, de conscience.

Exactement le contraire de nos sociétés qui vous détournent de vous-mêmes, exaltent via le marketing (les dépenses mondiales de publicité et marketing approchaient en 2008 600 milliards de $, soit 4 à 5 fois les besoins pour régler les problèmes les plus urgents des PVDs) et la télévision, des héros et stars de toutes sortes,… bref créent des frustrations pour mieux nous inciter à combler le fossé en consommant encore et encore. Si on mettait par exemple bout à bout les rares moments où nous avons ressenti des joies pures dans la vie et des améliorations qualitatives de notre existence, on se rendrait vite compte que cela ne pèse pas grand-chose et qu’on passe beaucoup de son temps à consommer et fonctionner. La vie, ce merveilleux cadeau, passe trop vite.

C’est donc un changement de structure mentale, de culture dont nous avons besoin. Osons le mot: un changement de civilisation (changer le système en lui même et pas que légèrement certains éléments du système). Même avec les techniques les moins énergivores et les moins impactantes sur l’environnement, sans un changement profond, le fameux « effet rebond » nous incitera à encore plus consommer de ces biens « verts ». Les sciences exactes doivent donc nous aider d’une part, les sciences humaines sont, elles, tout aussi importantes (aux USA, 97 % de la recherche verte va aux technologies vertes, 3 % aux sciences humaines).

Nous sommes donc très loin de la pensée unique de nos contemporains pénétrés des grilles de raisonnement de l’économie libérale néoclassique, elle-même coincée dans la croyance d’un consommateur rationnel et parfaitement informé.

 

5. Une transition inspirée de notre conscience, de la nature et des sciences humaines ! 

Globalement, je dirais que nous pouvons nous inspirer de la nature et des principes du vivant pour repenser des entreprises vertes et une économie circulaire. Quand il s’agit des citoyens et des politiques, il faut aller au-delà car nous ne sommes pas qu’animaux. Notre rapport à la conscience a forgé depuis des dizaines de milliers d’années de nombreux enseignements religieux, spirituels, philosophiques. Bien que quelque peu mis en sourdine par nos sociétés, ces fondamentaux existent évidemment encore et peuvent faciliter notre transition écologique.

Mais celle-ci doit aussi s’inspirer plus simplement des sciences humaines (psychologie, sociologie, anthropologie, psychanalyse, …) qui nous renseigne en matière de changement de comportement, à savoir :

– les déterminants d’un comportement

– les résistances au changement

– les moteurs de la consommation durable

– la théorie de l’engagement

– le modèle transthéorique des stades du changement

1. Les déterminants d’un comportement

La théorie du comportement planifié soutient que les individus ne seront susceptibles de développer une forte intention d’agir et de se comporter d’une certaine façon que s’ils croient avoir les ressources nécessaires ou les opportunités pour y arriver. S’ils possèdent les attitudes favorables envers le comportement ou s’ils estiment que leur entourage approuverait leur comportement (normes), celui-ci est facilité.

 

 

2. La résistance au changement (Rosabeth Moss Kanter, Harvard Business Review)

Les raisons pour lesquelles un individu résiste au changement et les manières de lever ces obstacles sont les suivantes :

  • Perte de contrôle : laisser de la place pour ceux affectés par le changement de faire leur propre choix, leur permettre de s’approprier le changement
  • Trop d’incertitude : créer un cadre rassurant, des étapes claires et simples
  • Perdre la face : le changement peut sous-entendre que l’on agissait mal
  • Inquiétude sur les capacités au changement : on peut résister au changement quand il nous fait nous sentir stupide. Fournir de l’info, de l’éducation et de l’accompagnement

En matière de durabilité, les blocages dans des comportements non-durables sont les suivants : contraintes économiques, barrières institutionnelles, inégalité de l’accès, attentes sociales et normes culturelles : valeurs matérialistes et réussite sociale, simple habitude, caractère lointain de la menace

3. Motivating Sustainable Consumption, (Tim Jackson, University of Surrey)

Le concept se base sur les 4 E : enable, engage, encourage, exemplify.

4. La théorie de l’engagement (Joule R.V. et Beauvois J.L.)

Les facteurs qui influencent l’engagement sont les suivants :

  • La caractère public de l’acte
  • Le fait de répéter un acte : un acte répété est plus engageant qu’un acte isolé
  • Le pied dans la porte : commencer par demander peu pour espérer obtenir ensuite davantage
  • Le caractère irréversible de l’acte
  • Le caractère coûteux de l’acte : un acte est plus engageant qu’il est coûteux en argent, en temps, …
  • Le sentiment de liberté : un acte réalisé dans ce contexte est plus engageant qu’un acte réalisé dans un contexte de contrainte

 

5. Modèle des stades du changement (Prochaska, DiClemente et Norcross)

Comme le dit Ivan Illich, notre société (et la plupart d’entre nous) a besoin d’une ‘désaccoutumance à la croissance’. Mettre fin à une addiction exige certes des efforts mais ce sont les contreparties positives qui importent le plus pour susciter l’adhésion.  Le modèle transthéorique est à ce titre fort utile. Il est utilisé pour aider les personnes dépendantes à arrêter leurs consommations (drogue, alcool, tabac).

Pratiquement, cela signifie que dans des négociations avec des syndicats par exemple, il faut mettre en avant les avantages d’une société post-croissance : vous et vos membres auront plus d’alimentation saine, plus de logements sociaux de qualité, plus de commerces durables de proximité, plus de gens en bonne santé, plus de temps libre, plus d’air pur en ville, plus de sens au travail, plus d’égalité de revenu, plus de solidarité, plus de sécurité sociale, plus de démocratie sous diverses formes,  etc

D’autres sources d’inspiration plus opérationnelles peuvent aussi nous guidé, citons au niveau individuel le neuromanagement, la spirale dynamique, l’écologie profonde et intégrale, la futurisation et psychologie positive, et au niveau collectif les méthodes de transition, l’intelligence collective (sociocratie, holacratie, etc), la théorie des système (et le concept d’homéostasie) et le social marketing.

Ces  modèles d’aide au changement de comportement règlent le problème récurrent de dissonance cognitive (j’ai conscience qu’il faut agir mais je n’agis pas pour autant)  que peut connaître un citoyen lambda dans sa transition. Ils proposent aussi d’aller vers une communication non anxiogène, éveillant la curiosité (et donc notre cerveau pré-frontal), aidant à se faire une opinion personnelle, rendant l’écologie désirable, etc. Ils pourront être utilisés pour tous les public-cibles dont je vais parlé ci-dessous.

  • Les entreprises et l’économie

Il est important de cibler les priorités selon qu’on se situe dans la création d’entreprise durable (l’entreprenariat), le soutien aux filières vertes émergentes (l’animation économique), la transition écologique des secteurs traditionnels ou l’économie dans son ensemble.

En ce qui concerne les petites entreprises qui constituent 86 % du terreau économique belge, il s’agira de  faciliter l’émergence de l’entreprenariat durable et ce au travers de :

  • L’école car les jeunes seront de futurs consommateurs ou entrepreneurs.
  • L’entreprise : les cadres et managers de PMEs ainsi que les demandeurs d’emploi intéressés par l’auto-création sont avides d’outils et de solutions concrets. Ils sont déjà conscientisés. Par contre, ils n’ont ni budget ni temps à consacrer à la durabilité de leur activité. Sans le soutien des pouvoirs publics, il est impossible de les toucher.

« L’écologie, avenir de l’économie ». C’est en partie exact au vu des taux de croissance stables du secteur de l’environnement et de l’énergie. Encore faut-il cibler les sous-secteurs à soutenir, les métiers à créer ou reconvertir et les nouveaux outils publics nécessaires (dont financiers). En ce sens, il est nécessaire de créer au niveau régional des task forces par filières vertes et territoires (sous-région ou bassins d’emploi). En Wallonie, les pôles de compétitivité (et les clusters) et l’Alliance Emploi-Environnement vont dans le bon sens mais il faudrait soutenir cette tendance dans les secteurs verts avec la constitution de task force  sectorielles et territoriales (et de réels spécialistes)  qui boosteraient l’implantation d’entreprises dans des secteurs tels que la construction durable,  les déchets, l’alimentation durable et les circuits courts, l’eau, la chimie verte et blanche,  la production d’énergie renouvelable, la mobilité douce et active, etc. A Bruxelles, par contre, on en est aux balbutiements …  Pour les plus critiques p/r à ce green deal, je leur réponds que la croissance verte n’est pas incohérente avec le changement de civilisation mentionné ci-dessus pour autant que celle-ci soit circulaire en terme de flux de matière et d’énergie (c’est le concept d’écologie industrielle ou de métabolisme). De nouveau, ce changement de paradigme incitera à plus d’innovation en terme de produit, de process pour les entrepreneurs verts. Et certainement énormément d’emplois à la clé.

Quant aux secteurs traditionnels à verduriser, rappelons qu’actuellement la vaste majorité des grandes entreprises ne font que du green washing. Je pense que l’action doit se décliner selon la taille des entreprises et leur secteur. Les multinationales et les grandes entreprises ont soit des équipes ‘développement durable’ très qualifiées en leur sein ou font appel à des consultants mais manquent de repères. Les pouvoirs publics, au-delà des outils normatifs et volontaires existants qui montrent leur limite, doivent fixer des seuils micro plus contraignants à ne pas dépasser. Sans cela, elles continueront à ne progresser qu’à la marge.

Au niveau de l’économie plus globale, je pense que la mondialisation non contrôlée comme nous la connaissons actuellement est extrêmement dangereuse pour le vieux continent Europe. Le nombre de faillites et de ‘casses sociales’ est absolument hallucinant depuis 10 ans en Europe. Je comprends les discours qui prônent un nouveau protectionnisme, une dé-mondialisation, des relocalisations. Donc, oui aux circuits courts, oui à un label ‘Made in Belgium’ par exemple. Ce sera bon pour l’emploi et bon pour l’environnement. Ce néolibéralisme voudrait aussi casser le modèle social tel que nous le connaissons dans la plupart des pays qui nous entourent (diminution des pensions, plus de pré-pension, etc). Il faut contrer cette tendance et pour cela, il est clair que le niveau européen (très libéral) doit être maîtrisé et non  subi par les Etats. Nous devrons trouver des alliances avec d’autres pays européens amis pour défendre notre modèle social, nos emplois, nos entreprises, notre environnement.

Enfin, comme le dit Pierre Rahbi et comme le montrent les théories du changement, osons ré-enchanter le monde, créer les belles utopies qui ont porté les peuples depuis la nuit des temps, puisons dans nos énergies collectives et nos pensées intimes ces voies de traverse qui porteront haut le sens du bien commun, de l’intérêt général. Surgissent alors des projets post-croissance pour lesquels les populations pourront se mobiliser :

– de l’agriculture urbaine : ou comment produire sa nourriture même en ville (et redécouvrir la nature)

– des circuits courts : ou comment aider des petits producteurs bio à se faire une place à côté de la grande distribution

– monnaies complémentaires ou libres : ou comment remaîtriser ce véhicule fondamentale de l’économie

– des organisations holomidales : ou comment fonctionner en responsabilisant et respectant davantage les travailleurs

– le bonheur national brut : ou comment évaluer différemment nos sociétés.

Le rôle des Villes en transition est dans ce cadre l’aiguillon, le laboratoire des idées et projet-pilotes à petite échelle. A grande échelle, nous aurons besoin d’une massification de ces projets mais pour cela des alliés politiques seront nécessaires.

  • Les citoyens et les cadres politiques

Ils sont dans le même bain. Il faut dépolluer nos esprits emprunts de trop de modes de compétition. Pour avoir navigué, soit comme consultant ‘accompagnant’, soit comme cabinettard dans le monde politique, je pense qu’il faut tenter d’autres formes de gouvernance plus participatives, sociocratiques. Il faut rapprocher l’homme politique dans l’exercice de sa fonction de lui-même, de la nature et des citoyens. De nouveau, je prône pour une cohérence de chaque moment avec la Terre.

‘Quand tout le monde se dresse sur la pointe des pieds, personne ne voit mieux que les autres’, a écrit Fred Hirsh. En effet, les gens s’épuisent tous à rester sur la pointe des pieds, alors que la coopération et la délibération sur des besoins raisonnables et sur des limites admises dans un cadre plus égalitaire et moins concurrentiel, conduiraient à une plus grande efficacité et à plus de satisfaction. Là, surgit l’énorme problème de l’EGO (surtout pour les politiques) qui confondent ‘égo’ciations et négociations.

Pratiquement, commençons par multiplier les formations en développement durable dans les hautes écoles et universités. Le développement durable ne peut plus être un cours à option, il doit être l’essence même de toute éducation citoyenne.

Inspirons-nous des initiatives d’agendas 21, de quartiers durables, de budget participatif qui partant de ce que nous, écologistes, appelons la sphère autonome permettra de créer une gouvernance plus locale et participative. Gageons que les partis traditionnels ne prennent pas peur de l’arrivée de citoyens organisés et légitimisés, qu’ils ne pourront pas maîtrisés comme ils maitrisent actuellement de près ou de loin les institutions, administrations, syndicats, mutuelles, etc

L’Etat devra assurer la gestion des biens communs (eau, air, énergie, biodiversité, …) trop essentiels à notre devenir collectif que pour être privatisé. Et comme dit le vieil adage « Le cœur des hommes devient dur lorsqu’il s’éloigne de la nature », je pense que l’urbanisation (ou encore la ville sur la ville), souvent prônée pour des questions énergétiques, est dangereuse car elle va à contre sens de la reconnexion nécessaire entre l’Homme et la Nature. Des efforts de redécouverte de la nature pour les urbains sont donc essentiels. Celle-ci, cela est prouvé, lutte contre la dualisation, réduit le stress, augmente la qualité de vie, etc

 

6. Pour une écologie populaire

Comment convaincre le peuple que l’écologie est la seule voie possible ?

Les socialistes ont réalisé un travail remarquable  au siècle passé concernant les défense des droits des travailleurs mais le socialisme actuel accentue une société d’assistés et joue en fait le jeu du capitalisme avec son réflexe d’augmentation systématique du pouvoir d’achat des classes moyennes (pour ce qu’il en reste). De plus, il a hypertrophié une secteur public complètement déconnecté du secteur privé. Le premier n’est quasiment jamais évalué (il n’y a aucune culture de l’évaluation dans l’administration publique wallonne), l’autre (prenons un indépendant ou une PME par ex) est évalué tous les mois car il doit payer ses fournisseurs, les salaires, etc. Comment voulez-vous que le premier aide le second alors qu’il n’a aucune idée du stress que vit le patron de PME, l’indépendant ?

Quant au néolibéralisme, il crée toujours plus d’inégalités (les écarts de salaire ne font qu’augmenter depuis 30 ans et la part des salaires dans le PIB ne fait que diminuer alors que le retours financiers ne font qu’augmenter), de tensions sociales et de désastres environnementaux.

La seule troisième voie est l’écologie populaire. L’écologie, on en a parlé. Populaire car actuellement Ecolo doit impérativement axer toute sa force de conviction sur le peuple, les petites gens de Bruxelles et Wallonie … En effet, si rien ne change, Bruxelles va encore se paupériser avec le boom démographique qu’il va connaître dans les 20 prochaines années et la Wallonie, quoi qu’en en dise, n’est  certainement pas encore sortie de l’ornière. Pour relever ces défis, Ecolo, seul ne peut rien. Nous devrons donc créer des partenariats. Avec le monde économique, Ecolo devra créer des entreprises vertes (et de l’emploi !) et verduriser les entreprises traditionnelles. Avec les socialistes, nous devrons reprendre la main (étatiser) sur les secteurs clés (énergie, …) et ceux gérant les biens communes (eau, etc). Une grande alliance devra se faire aussi avec les syndicats pour établir une vision commune de société : quelles entreprises, quel emplois, quels droits sociaux, quelles ressources ?

Comme le dit un slogan actuel de la campagne présidentielle française de 2012: reprenons le pouvoir. Ce slogan s’adresse à la classe populaire que nous, écologistes, devront écologiser. Et pour ce faire, il faut l’aimer (et ne pas en avoir peur) ! Aimer le populaire, les quartiers de la première couronne de Bruxelles, les simples gens des coins perdus en Wallonie, … et surtout sortir de nos propres guettos intellectuels et émotionnels de bobos intellos. Ici c’est l’humanitaire qui a beaucoup bourlingué, qui s’est confronté durant des années à la misère la plus dure et qui a appris à aimer les gens simples qui parle. Et puis aussi le bruxellois qui vit et bosse depuis 15 ans dans ces quartiers.

 

7. Une nouvelle voie : une économie du vivant … plus féminine

Alors que l’ancienne société (celle dans laquelle nous vivons actuellement) nous incite à faire ou produire pour avoir, posséder et consommer plus (sans augmentation nette de bonheur mais avec un impact colossal sur l’environnement), je propose ici une nouvelle société basée sur l’action (ou le faire) dans le but d’être ou de devenir une meilleure personne, plus heureuse tout simplement.

Cela engendrera une modification profonde des secteurs économiques prioritaires.

Le secteur de l’extraction de ressources ne sera plus prioritaire, les secteurs manufacturier, bâtiment, alimentation et agriculture se maintiendront mais devront se durabiliser radicalement sur base d’objectifs contraignants fixés par les autorités publiques (cfr ci-dessus).

Les secteurs du recyclage/valorisation des déchets, … deviendront prioritaires (cfr les alliances emploi-environnement) mais devront être beaucoup plus financés. Prenons l’exemple sur la Corée qui après la crise de 2008, a investi 80 % de ces investissements dans le business vert, pour 58 % en Europe, 12 % aux USA, soit une moyenne mondiale de 15 %  alors les experts prônaient une moyenne de 50 %. Réaliser des investissement écologiques engendrera des taux et des périodes de rendements ‘moins productifs’, les droits de propriété des actifs seront différents (plus du type public-privé),

Mais surtout, nous développerons des secteurs économiques sobres en carbone et aujourd’hui délaissés tels que la culture (y compris les NTIC, l’édition, …) et les arts, l’éducation tout au long de la vie, les sports, le tourisme local, la gastronomie durable, l’aide à la personne, la mobilité active, l’auto-construction durable, la santé, le bénévolat, etc ce dans le plus pur respect de l’environnement. Cette économie (plus féminine et en opposition avec la logique masculine du PIB) fondée sur les services aux personnes, entreprises sociales, intégrées dans la communauté … est très peu productive au sens purement économique et donnera donc énormément d’emploi sur le long terme (Y production = P labour x Labour).

Mais ne nous voilons pas la face, l’économie dématérialisée n’est pas la panacée non plus : celle de la connaissance par exemple exige d’innombrables déplacements, outils électroniques, etc pour fonctionner (un seul ordinateur consomme déjà les 3/4 des ‘droits de tirage’ annuels actuels par personne).

Enfin, rappelons qu’avec les gains de productivité et les taux de chômage que nous connaissons, une politique de réduction du temps de travail est évidente (le contrat social n’a pas évolué depuis 40 ans !). Cela permettra aussi de combattre les inégalités de revenu qui vont de pair avec des problèmes sociaux et de santé, qui sont anxiogènes et crée une société bloquée.

Pour ce faire, comme d’autres ont abandonné l’économie planifiée où les moyens de production appartenaient à l’Etat, nous devrons abandonner l’économie néo-libérale où les moyens de production appartiennent au capital, pour une nouvelle économie du vivant où les moyens de production appartiennent à la Terre puisque tout vient originellement d’elle.

Concrètement, cela signifie que toute entreprise dès sa création sera débitrice (ou locataire) de la Terre pour l’usage de ses ressources et les projections d’impact futur. Partant des nouvelles méthodes de calcul d’impact et d’usage des ressources (bilan carbone, analyse de cycle de vie, empreinte écologique, empreinte eau, ecosystem services review, …), nous devrons les monétariser (donner un prix) pour évaluer la dette (ou location) de l’entreprise envers la Terre.

La gestion de cette dette tout au long de la vie de l’entreprise, les méthodes de monétarisation et la gestion des biens communs (échange de quota, à l’instar du CO2 actuellement) ne pourront en aucun cas être privatisés mais devront revenir à une gouvernance mondiale (en lien avec les Etats) à créer. Il sa’git donc bien de monétariser et non de marchandiser.

Ce système n’est pas incompatible avec le capital initial obligatoire pour la constitution d’une entreprise tel que nous le connaissons. Les actionnaires détiennent le capital de l’entreprise mais l’entreprise n’est plus propriétaire entièrement de ses moyens de production qui, eux, appartiennent à la Terre. L’entreprise reste par contre propriétaire des brevets, méthodes, … ç-à-d tout moyen de production du type intellectuel que l’Homme a créé.

Il est aisé d’appliquer ce système aux entreprises primaires (extraction, mine, pétrole, bois, etc) qui en plus de payer des droits de concession aux Etats, devront payer un droit d’usage à la Terre pour l’utilisation des ressources. Il va de soi que plus la ressource est non-renouvelable, plus le prix à payer sera élevé (pétrole, gaz, charbon, etc). Qu’en est-il de l’énergie renouvelable ? Si on veut pousser la logique pus loin, faudra-t-il payer pour le vent des éoliennes ou l’utilisation des rayons de soleil ? Non, tout cela restera gratuit.

En ce qui concerne les entreprises secondaires et tertiaires, une location forfaitaire devra être appliquée selon le type de ressources utilisées. Un travail colossal de monétarisation nous attend.

S’agit-il d’une fiscalité verte déguisée ? Oui, on peut le voir comme cela mais la logique va au-delà car elle dépossède l’entreprise de ses biens de production, la rend dépendante de prix fixés par une gouvernance publique et renverse notre relation à la Terre ; nous lui appartenons et non l’inverse.

Les entreprises ne seront donc plus uniquement jugées sur des critères financiers et économiques mais aussi sur leur plus-value sociétale : qu’est-ce que l’entreprise apporte à l’Homme et à la Nature ? Il ne s’agira donc plus pour un patron d’entreprise d’être le meilleur au monde mais le meilleur pour le monde !

 

Mot final

Alliance. Nous sommes des millions à être d’accord avec les constats et solutions. Ce qui manque, c’est créer une force unique coordonnée entre ONG, syndicats, politiques, citoyens, entreprises vertes, …. aussi forte (e( maligne) que celle de l’ultra-libéralisme.

 

 Marc Lemaire