Un homme est sorti de sa voiture

A chaque homme et femme, je m’adresse à toi. A toi, qui prépare ta fête de Noël, qui se demande ce qu’il fout là dans cette file d’attente du centre commercial, dans cet embouteillage un dimanche matin urbain, … Tu regardes à ton tableau de bord, il fait 9°c et t’entends des ‘jingle bells jingle bells’ qui te rappellent les hivers neigeux de ton enfance. Et tu ne peux t’empêcher de songer furtivement au changement climatique …

 

Au même moment, t’entends à la radio qu’au Canada, ils connaissent leurs premiers Noël sans neige depuis 1955, date des premiers relevés météo. Et là, t’as deux solutions, soit ça t’agace et tu zappes sur une radio FM pour avoir de la musique bien rythmée, et alors c’est le soulagement, tu retrouves la petite vibration de notre société actuelle, la petite excitation de ta ‘to do’ liste de Noël.

 

Ou alors, tu acceptes ton mal-être du moment. Cette petite gêne, cette petite incohérence entre la consommation de Noël et les 9°c de ton tableau de bord, entre tes souvenirs de glisse sur un vieux traineau en bois et ces pots d’échappement qui laissent s’échapper cette fumée blanchâtre. Tu fermes les yeux et cette gêne grandi, tu te sens vite moche. T’as pas voulu ça, être là dans cette file un dimanche matin, tu ne sais pas très bien d’ailleurs ce que tu aurais voulu mais pas être ici et là. A défaut de ne pas savoir pour toi, tu penses un instant à tes enfants, au moins eux, t’aimerais qu’ils connaissent aussi des hivers belges sous leur grand manteau blanc. ‘Le grand manteau blanc’, cela faisait des années, que tu n’avais plus pensé à cette expression. Et là indiciblement, une petite boule d’angoisse te prend. Et si c’était vrai ce changement climatique, si tu ne pouvais apporter à tes enfants ce que tes propres parents t’ont apporté ? Papa, maman … maman … Là, tu sens le vide, le gouffre à tes pieds et au lieu de te retenir, sans savoir pourquoi, tu te laisses tomber dans le vide. C’est doux, étonnamment tu ne tombes pas vraiment, tu flottes, le temps t’accompagne, tu le sens, les yeux toujours fermés, tu sens les petits secondes amies qui passent. Et viens la tristesse, tu te sens pas beau et triste, pas envie de pleurer, non, mais gris comme notre ciel belge et le coffre du mec de devant.

 

Tu flottes toujours, un peu sale bien sûr mais petit à petit tu t’habitues à cette nouvelle sensation. Tu te sens très présent, ici et là, à chaque seconde. Les klaxons commencent à gueuler car la file a bougé et toi, tu restes couché sur ton volant à t’écouter, à sentir ta respiration, et te prendre à sourire. Sourire, tu souris, mais que t’arrive-t-il ? Et démarre pauv’ con ! Tu vas te faire encastrer par le type de derrière, viiiiiiiiiiite.

 

Et au lieu de ça, ta portière s’ouvre et en sors un homme grand et beau. Il se retourne et regarde la file de voitures. Son regard est fixe et lointain. Il respire. Il se sent fort et clair, comme ses idées, qui semblent avoir été dépolluées. Plus aucun klaxon ne résonne, les chauffeurs regardent l’homme seul, près de sa voiture, immobiles. Rien ne bouge. Il se passe quelque chose mais personne ne perçoit quoi exactement. Un homme est sorti de sa voiture.

 

Dès cet instant, tu le sais, tu ne fais plus partie de ce monde. Ça bouge dedans même si tu te sens très calme. Une bulle a explosé, de toutes petites particules de bonheur t’irradient sans que tu ne comprennes vraiment ce qui t’arrive mais peu importe, tu jouis de ce moment. Comme une jeune fille qui connaît son premier orgasme, tu as envie de gueuler, ‘Oh putain, c’est ça le bonheur ! Je savais pas, que c’est bon !’. En fait, c’est bien mieux, tu as découvert l’extase mais tu le comprendras plus tard. Se shooter au bonheur deviendra ta seule drogue.

 

Merci, merci, merci, à qui faut-il le dire ? Tu ne le sais pas encore, mais ça viendra, ne t’en fais pas, ça viendra car le chemin que tu as pris a un début mais pas de fins. Et il est velouté, si facile à emprunter quand on est pas récupéré par notre vie ordinaire, mais ça aussi tu le comprendras plus tard.

 

Regagnant ta voiture, tu te demandes alors si tes enfants et ta femme comprendront ce qui t’es arrivé. Tu te promets alors trois choses : acheter le minimum de cadeaux promis aux enfants, partager cette histoire avec ta compagne et t’aimer toi, pour ce que tu es, généreux et beau.

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