Le petit vélo

On marchait à deux, Lucie et moi, un soir … Elle trainait le petit vélo de Yuri et moi je poussais ma triumph 800 bonneville. Le temps était presque au blizzard, il faisait vers les -25°c dans une région indéfinie, blanche aux arbres nus, le ciel avait comme disparu, nous poussions nos deux engins sans but clair, sous les ténèbres.

 

Puis, on se retrouva face à un pont dont le macadam était glissant, la rivière qu’il surmontait était grise, lente, lourde et nous appelait. Lucie dut faire un faux pas et le vélo tomba à l’eau. Par réflexe, elle tenta de le repêcher mais elle glissa à son tour comme aspirée … Je n’avais pu lâcher aucun mot, je n’avais eu aucun geste pour éviter ce drame. Le sort avait avancé son pion, pensais-je.

 

Alors que je restais là debout, ébahi, Lucie agrippa le vélo et poussa un cri assourdi par le tumulte des flots. Machinalement, je courbai mon corps et ma main s’avança vers elle, ma moto s’immobilisa, figée comme par miracle sur le pont. Nos doigts se touchèrent, je m’assurai à ma bonneville et repris le contrôle de mes sens en même temps que la main droite de Lucie.

 

Agenouillé, je longeai lentement le pont entrainant Lucie et le vélo à ma suite; la manoeuvre dura une à deux minutes jusqu’à ce que j’atteigne la berge gelée où surgies de nulle part des ombres humaines aidèrent Lucie à sortir de l’eau, saine et sauve.

 

Le petit vélo de mon Yuri avait gelé, le fer était devenu cassant comme du verre, chaque atome inerte s’était arrêté de vibrer, il gisait inanimé sur l’herbe enneigée … mais encore vivant

 

Je me couchai sur lui, collai mes joues chaudes sur son cadre, je n’avais à aucun moment lâché la main de Lucie et fixai la rivière sans torpeur, défiant cette maudite connaissance.

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