Le magasin

 

Llavio venait de me piquer deux cent balles dans la caisse du night shop, pensant qu’il était assez futé pour qu’on ne s’en aperçoive pas, Lisa et moi.

 

Je l’appelai sur son portable et l’engueulai. Comme d’habitude, sans effet. Il était déjà dans un bar à nous, un bar à filles, remerciant Dieu sait qui de ne pas avoir de cartes de crédit, mais mes deux cent balles c’était ‘rigole’, une fois de plus.

 

‘Fais chier, Lav’

 

‘T’as qu’à venir, allez, on gagne rien tout’ façon … je suis désolé, j’ai pris que deux fois rien’

 

‘Arrête Lav, ou on stoppe … je t’aime mais comme ça, tu retrouveras jamais Aimée, merde fais gaffe, où t’es ?’

 

‘Au Midos’

 

Non, pas là, ok les filles étaient mignonnes et l’air propre mais l’intimité coûtait deux fois plus cher qu’ailleurs. Tout y était trop sec et surfait, le Disneyland du sexe pour papa fatigué d’être marié et de compter les années avant les 50 ans. Fallait y venir bourré à 5 ou 6 vers les 4h pour supporter les barmans qui se la jouaient gérant de casino à Las Vegas.

‘Eh !, on est rue de Livourne à Ixelles’, j’avais gueulé un soir à un de ces gusses ‘pas à Manhattan’. J’y avais jamais mis les pieds mais lui non plus, sûrement, ça situait. Y m’avait répondu par un gonflement du torse et un ‘Monsieur, s’il vous plaît’. ‘On peut se tutoyer, chefke’, lui avais-je dit. Je jouais avec le feu mais j’étais là pour çà.

 

Cette nuit-là Llavio était encore à pleurer, tellement faible, gris de ne pas être à la hauteur. Je pouvais rien faire, je le savais et j’attendais seulement qu’il m’en raconte une bonne et qu’il se marre, ç’était déjà ça de pris sur l’ennemi.

 

Sincèrement, je préférais Chez Elle où Cathy et José étaient comme il faut et les filles des copines, comme j’aimais. L’affaire tournait gentiment et on se régalait de leur cave de malte. Bon, une soirée nous coûtait les bénefs d’une semaine de night shop, mais de toute façon je voulais arrêter de bosser la nuit. Et Lisa aussi. Alors autant se faire du bien.

 

‘Démerde-toi Lav, je suis crevé, demain si t’es bourré j’irai chercher Aimée chez sa mère et je m’en occupe mais s’il te plaît … rien … je m’en fous, ciao, je m’occupe d’Aimée, à demain ciao’.

 

Je raccrochai et couper mon gsm.

 

Il était 1h du mat’ et la rue était encore animée. J’aimais l’air froid qui rentrait dès qu’on ouvrait la porte, la fatigue heureuse ou malheureuse des clients, les paroles sans gène que l’on se disait à cette heure avancée. Les lumières du trottoir nous tenaient éveillés, je regardai l’arbre du petit square qui lui aussi semblait fatigué comme s’appuyant de ses branches sur les bancs tout autour.

 

D’ici 3h, j’aurais encore quelques bons clients : plusieurs bouteilles d’alcool vendues assez chères, des clopes et surtout le vidéo qui même à cette heure tournait très bien. Une idée de Llavio qui pour une fois s’était avérée rentable.

 

Vers les 5h, je décidai de fermer boutique. Marco, le jeune qui s’occupait du vidéo, rangea les dernières caisses à jeter et on se fit la bise. La dernière voiture de flics passa au même moment, on se fit signe. Le jour allait se lever et ma nuit commençait.

 

 

* * *

 

 

Constantin, mon ami, me dis-je, tu grossis. Lisa avait dû deviner mes pensées et se foutu de ma gueule.

 

‘Mais oui, t’es encore un beau mec, un beau ‘mladic’’ me dit-elle, et elle s’en alla d’un grand rire, j’aimais son rire par dessus tout, jamais je ne le coupais.

 

J’aimais aussi quand elle utilisait des mots du Monténégro, son accent français ne collait pas du tout mais cela me rappelait mon pays, un court instant. Je souris, heureux qu’on me rappelle mes origines.

 

Elle se tenait face au petit évier, style anglais, fêlé sur le côté gauche avec sa robinetterie d’époque, qu’on avait récupéré dans une vieille maison du haut de la ville. Elle s’était occupée de l’installation de notre salle de bain. Rien que de la récup’ que Lisa trouvait dans les containers, aux Petits Riens ou chez Emmaüs. Elle avait un don pour chiner, elle aimantait les pièces rares, ou tout simplement belles, souvent baroques. J’appréciais ce style, je n’en avais aucun à priori alors j’avais adopté ses goûts, à la longue et en confiance.

 

Les formes rondes succédaient aux angles bizarres, le vieux était éclairé, toujours, partout dans la maison de lumières indirectes, d’abats jours verts un peu coloniaux mais charmants où il faisait bon lire. Les hauts murs étaient remplis de gravures, quelques-unes très belles de Lamberteaux ou de Millan. Mais le clou c’était notre bibliothèque qui en imposait vraiment. C’est elle qui accueillait le visiteur ou l’ami en entrant dans la salle de séjour, elle invitait au calme. On y avait rajouté, devant, une table en vieil acajou avec toutes sortes de livres épars comme si notre bibliothèque vous présentait sa sélection du mois. Pas de journaux, jamais, ils avaient leur place à la cuisine pour le petit déjeuner ou le soir, pour allumer le feu.

 

Dans la cage d’escalier, on y avait mis des gravures aussi, plus colorées, début du siècle ou de petites gouaches, des portraits aussi, naïfs, enfin une multitude de peintures simples qui guidaient votre visite, comme un maître d’hôtel.

 

Je regardai Lisa et pensai à ce dessin au crayon noir représentant un homme, nu, accroupi devant un arbre, prêt à bondir sur la vie, à dévorer l’arbre. Moi c’est Lisa que j’avais envie de dévorer. Il ne restait que 20 minutes avant qu’elle ne parte voir sa sœur.

 

Elle comprit à mon regard que je calculais et m’embrassa profondément en réponse. Le reste fut rapide et violent. Mon sexe répondit au quart de tour, je pensai vite et calé contre le mur, ma queue touchait déjà le haut de ses cuisses. J’écartais ses fesses, j’aurais voulu la prendre par là mais je voulais attendre. Elle non.

 

Elle me fit tomber sur le sol mouillé et mis ma queue tout au fond d’elle. Assise et fière. Nous fîmes l’amour.

 

Dans les temps.

 

 

* * *

 

La pluie s’abattait sur le pare-brise de ma voiture, je roulais courbé sur mon volant en tentant d’enlever un peu de buée. ‘Putain de Belgique, pensais-je’.

 

Ça y était, l’eau coulait maintenant de ma vitre gauche à l’intérieur de l’habitacle. Je détestais cette sensation qu’un élément incontrôlable et vivant s’immisçait et finirait par me toucher, humide et froid, glaçant la peau.

 

Dehors, l’eau froide des pavés remontait maintenant sur la vitre telle une vague schizophrène et arrivait lentement jusqu’au joint noir. L’étanchéité de ma vieille Skoda orange n’était pas son fort et des gouttes timides suivies de longs et minces filets gagnait l’autre joint pourri, formant le flot terrible qui allait me noyer. Bon, calmito, t’es pas dans le Koursk, pensais-je avec étonnement.

 

‘Je vais te vendre Titine’ dis-je à voix haute en tapotant avec amour sur le tableau de bord.

 

J’avais hâte d’arriver à Dilbeek pour prendre Aimée, en espérant qu’elle soit prête. J’aimais bien sa mère et je la trouvais d’ailleurs assez séduisante, mais je n’avais pas envie de devoir encore lui raconter des bobards sur l’absence de Llavio. Pourvu qu’elle ne pose pas de questions, j’essaierais de lui faire comprendre du regard dès qu’elle m’ouvrirait.

 

‘Llavio n’est pas là ?’

 

Fourte me dis-je. Je répondis par un Non déterminé. ça suffisait, d’habitude.

 

‘Salut Aimée’ et je les embrassai rapidement toutes les deux. ‘Mais t’es jolie, toi !’.

 

Je l’adorais et je pense, elle aussi. Llavio avait presque tout raté dans sa vie, à part sa fille, et ça rachetait beaucoup.

 

J’étais fier d’être avec elle. Qu’elle me parle, à moi, semblait étrange, comme dîner avec une femme trop belle pour soi ou des hommes très riches. J’étais honoré, cela me faisait du bien.

 

‘Bon, je fonce, y drache !, bisous’. La pluie serait mon alliée dans ma fuite.

 

Je pris le sac d’Aimée, lui ouvris la porte et démarrai en trombes. Retour au sec et presto.

 

Dans la voiture, Aimée me raconta sa journée de la veille, ses copines à l’école, les boucles qu’elles se mettaient dans les cheveux mais pas le rouge à lèvres que c’est un truc de grandes comme maman.

 

‘Et toi, tu préfères une ou deux tresses ?’

 

‘Ah, non , une seule, deux c’est pour les petites filles’

 

‘Ouais … c’est sûr … mais deux ça t’irais bien, c’est comme Fifi brin d’acier’. Zut, elle ne devait pas connaître.

 

Pas de réponse.

 

Elle resta à jouer avec ses deux petits élastiques rouge. Elle semblait légèrement triste, songeuse. Je n’osai pas la déranger et continuai à rouler sous la pluie battante en baissant légèrement le son de Jazz de Queen.

 

Aimée était si fragile quand les choses ne tournaient pas rond, son visage d’habitude rond et rouge, ses beaux yeux bruns semblaient figés, vagues, absents.

 

Freddy entama Jealousy, mon morceau préféré. J’écoutai en l’observant du coin de l’oeil.

 

‘Je suis le chauffeur d’une petite princesse qui change de chambre trop souvent’ me dis-je. En cet instant précis, elle devait détester mon carrosse. Pauvre Titine. Je me sentis inutile.

 

Arrivés enfin près de la maison, calmement, elle me lança sans me regarder ‘Les garçons, ils mettent aussi des ficelles dans les cheveux, papa, un jour il a fait ça’.

 

J’espérais que papa serait présentable pour la petite, et la tignasse lavée.

 

 

* * *

 

 

Les petites frappes locales s’amusaient encore dans un moteur de voiture quelconque, bleu métallisée, on se regarda, j’en reconnus deux qui tentèrent un ‘Jour’’ méfiant et obligé, je répondai par un ‘Salut’’ très clair, histoire de rappeler que je savais qui ils étaient. Deux autres, plus âgés, causaient à côté du café ‘Le Willy’s’, je les regardai, puis sourit à Aimée, main dans la main.

 

Les voix de Madre deus nous accueillirent dans l’entrée. ‘Lisa est là ?’ me demanda Aimée. ‘Oui, va à la cuisine, elle a acheté des croissants chez Michou’, les meilleurs du quartier.

 

‘Ouéé, chouette’, et elle s’enfuit dans la salle de séjour, plus pour Lisa que pour les croissants.

 

Lisa préparait du thé fort et bien sucré. Elle avait mis les petits plats dans les grands, j’adorais ça, sa capacité de faire de tout moment, même un simple petit déjeuner, une petite fête : rôties, jus d’orange, beurre, saumon et citron, yoghourt, … et pour son homme quelques loukoums. Mon pêcher mignon depuis mes 5 ou 6 ans : yoghourt loukoum. J’en achetais encore des tonnes chez Sacha au marché du mardi midi. Des bons loukoums turcs, tout fins, comme ceux qu’on mangeait dans mon village de Gusinje, avec les boites en fer pleines de sucre impalpable qu’on se soufflait dessus, avec Kikta et Goran. Ça datait, j’aurais bien voulu retrouver une des ces boîtes en fer, carrées et plates, avec le Bosphore peint en rouge et la belle inscription Divan joliment calligraphiée.

 

 

 

En attendant, avant d’y goûter, j’attendrais qu’Aimée sorte de table, bien sûr.

 

Les lys dans les vases sentaient très bons.

 

Llavio était levé, mais déjà vautré dans un des fauteuils du salon. Je croisai le regard de Lisa alors qu’elle embrassait Aimée. Elle non plus n’avait pas envie de jouer les conseillers familiaux, ou pompiers des cœurs, ce qui revenait au même.

 

 

 

‘Salut Costa’, on s’embrassa.

 

‘Aimée, je t’adore’, il enlaça sa petite fée. Tout irait bien, pensais-je.

 

Durant le repas, tout fut facile, relativement calme. Lav’ était adorable avec Aimée et Lisa. On parla de tout et de rien, j’avais envie de mes loukoums et un peu de Lisa. Les deux n’allaient pas ensemble, on avait essayé un jour mais deux plaisirs intenses se goûtent séparément, presque toujours.

 

Décidément, Llavio était très beau, vraiment, avec son visage fin, son nez droit, sa bouche qui souriait comme les moustaches arrondies de nos grands-pères, ses cheveux très noirs, longs et ondulés, et surtout ses yeux presque asiatiques. Lisa devait parfois avoir envie de lui, je comprenais.

 

‘Costa, j’ai causé avec des gars de chez toi, hier’

 

‘Ah ouais ?’

 

‘Une dizaine d’Albanais mais, y avait aussi un gars du Monténégro et un Kossovar, de là où le pont a été détruit’

 

‘Mostar’

 

‘Oui, enfin des business men, tu vois’

 

‘Raconte’, ça m’intéressait.

 

‘Bon j’ai pas causé business, c’était mieux’, commença t-il.

 

‘Ils disent que l’Albanie va devenir le pays le plus riche des Balkans avec le fric qu’ils se font. Enfin, s’ils ramènent la tune au pays mais ils commencent à investir dans les hôtel sur la côte, à Durrës, je pense.’

 

‘Ils viennent d’où ?’

 

‘De la capitale, ce sont des anciens communistes, ça c’est sûr, ils me l’ont dit’

 

‘Ils fumaient quoi ?’

 

‘Cigarettes sauf un ou deux, le cigare … ’ répondit-il interloqué.

 

Il attendait mon commentaire qui ne vint pas.

 

‘… le Kossovar m’a dit que la guerre allait reprendre dès que les Américains partiraient mais que de toute façon, ils en profitent encore plus, ils font autant d’affaires avec toutes les Ongs et les soldats avec les locations de maisons qui ont décuplés. Ils rachètent les maisons et les louent super cher’.

 

‘Ils forcent à vendre’, premier commentaire. Le gouvernement récemment installé par les occidentaux ne pouvait rien faire. C’était la même chose en Albanie. Quand le chaos arrivait, les choses changeait de valeur, ici c’étaient l’immobilier, enfin ce qu’il en restait.

 

Déjà, je n’avais pas envie d’en entendre plus. C’étaient des truands, de nouveaux arrivants ou déjà en place. Moi qui avait ramé comme un beau diable pour ‘réussir’ et monté mon night shop, je voyais débarqué ces gars de chez moi, sapés comme des ploucs, avec leur grosse montre et leur grosse bagnole.

 

Descendants des Tchetniks, pensais-je. Mon père les avait combattus durant la seconde guerre, avec les partisans. Ma mère me racontait toujours que tous les bons Monténégrins avaient rejoint les partisans durant la guerre. D’autres s’étaient alliés avec les Italiens qui occupaient alors notre pays. A la fin de la guerre, ils avaient été assez roublards que pour rejoindre les ligues communistes régionales.

 

Quand le mur était tombé, devenus vieux apparatchiks, ils avaient d’abord pensé à sauvegarder leurs intérêts. Pour cela, ils avaient lancé leurs poulains à la course à la privatisation, des immeubles d’abord puis des entreprises d’Etat.

 

Ils avaient vite été rejoints par d’autres jeunes aigles qui firent des petits trafics vers l’Italie de la fin des années ’80 de véritables conglomérats du crime. La ville portuaire de Bar était leur base au Monténégro.

 

Je me levai et ré-appuyai sur play, c’était Baby Jane de Rod Stewart. Je me sentais mal, comme à chaque fois. J’aurais voulu danser avec sa dizaine de filles sublimes autour de la piscine comme dans le clip. Des anglaises et des latinos fournies par une agence réglo et pas de l’Est.

 

 

* * *

 

 

Mon père s’appelait Mihajlo Djakovic, fils de Dusko Djakovic. Fermier comme son père, il cultivait le blé dur et élevait une dizaine de petites vaches rustiques. Avec ses frères, il s’occupait aussi des moutons, leur principale rentrée d’argent. C’était le bien commun de la famille avec les terres mais qui rapportaient peu. Le sol rocailleux de nos montagnes permettait en fait juste de survivre en ces temps-là, et de produire le fameux vin de Vranac que mon père consommait du lever au coucher.

 

Ma famille, côté paternel, était d’origine serbe, bien qu’habitant à la frontière avec l’Albanie. Ils étaient une poignée d’orthodoxes dans une région de musulmans. L’entente entre les deux communautés n’avait jamais posé de problèmes, ils se mariaient ensemble. Les rares conflits provenaient surtout de luttes de clans ancestrales non résolues. Selon une coutume très ancienne, les chefs de famille pouvaient résoudre les différends entre villageois en décidant de la réparation à apporter, ou encore, en cas de sang versé, à créer un lien familial qui empêcherait la vengeance.

 

Au Monténégro, les grands conflits étaient toujours apparus de l’extérieur. En 1878 avec le conflit russo-turque, en 1914 avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, à Sarajevo. En 1940, avec l’Allemagne.

 

A l’entrée en guerre de la Serbie au printemps 1940, mon père bien que marié récemment, voulut comme la plupart des hommes du village donner son sang pour défendre sa patrie et faire honneur à sa branche familiale.

 

La tradition guerrière était évoquée dans toutes nos histoires et un de nos dictons favoris était ‘Mourir dans son lit fait pitié’. Son choix fut salué par les vieux qui avaient pris part à la première guerre et il rejoignit les partisans très tôt, vers janvier 1941. Ma mère quitta alors sa famille pour vivre avec ses beaux-parents, comme il convenait quand le mari était à la guerre. Elle avait juste 29 ans.

 

Stana, ma mère, était, elle, d’origine albanaise. Elle était très belle, elle le resta jusqu’à sa mort. Ce devait d’ailleurs être la seule raison de leur mariage car sa famille était encore plus pauvre que celle de mon père. Ses frères et son père étaient des fermiers sans terre. Ils louaient leur bras à qui voulait, les femmes cultivaient un potager, des pommes de terre et s’occupaient des enfants.

 

Au début du siècle, trois cousins de sa famille, attirés par les récits d’autres plus âgés qui avaient gagné l’Amérique, s’embarquèrent à bord d’un cargo dans le port de Bar. On n’eut plus de nouvelles durant un an, puis la famille de ma mère reçut l’année suivante une photo les montrant habillés comme des américains avec de beaux habits noirs, des cannes et de grosses montres reliées par des chaînes en or. Elle me dit souvent, durant nos premières années en Belgique, que tout au long de la seconde guerre mondiale, elle n’avait que deux rêves : aller en Amérique et retrouver son mari.

 

A la fin de la guerre, mon père rejoignit son village de Gusinje, sa cicatrice au front taillée par une balle prouverait jusqu’à sa mort sa bravoure devant l’ennemi. Il fut fêté par nos deux familles et naturellement pris la place en bout de table et fut servi le premier.

 

Ma mère accoucha de Luka, mon grand frère, 9 mois plus tard.

 

Mon père repris alors le travail de la terre avec Filip, le seul de ses frères qui avait, comme lui, survécu. La vie s’améliora nettement après la guerre. Le statut d’ancien partisan avait valu à mon père d’être écouté et souvent avantagé lors du paiement des récoltes aux coopératives. A cette époque, il parlait parfois de devenir policier ou même de rentrer dans une administration locale mais il était analphabète et le nouveau pouvoir communiste de Tito favorisait ceux qui avaient fait l’école élémentaire.

 

Il put néanmoins faire inscrire Luka dans une bonne école de Cintinje, la vieille capitale. Chaque semaine, à son retour au village, il regardait Luka, son fils ainé, lire des livres durant des heures. Ses yeux incrédules à une telle magie étaient posé sur son petit front baissé, il n’entendait rien aux récits scolaires mais il écoutait la voix de son fils adoré et lui disait ‘Continue, continue’ quand celui-ci finissait un chapitre, jusqu’à ce que finalement Luka demande grâce à ma mère, les yeux en pleurs.

 

Alors, mon père réfléchissait fort, son front taillé se plissait, et il criait à le faire entendre à tout le village ‘C’est un Djakovic, c’est mon fils’. S’il était au Vranac, il sortait son fusil et tirait en l’air en criant ‘Les Djakovic, les Djakovic’. Parfois, un autre fermier lui répondait en tirant lui aussi plusieurs fois. Il riait alors très fort, nos chiens le regardaient effrayés, il tirait encore en vidant sa bouteille au goulot.

 

C’est vers cette époque que je suis né, en 1952.

 

 

* * *

 

 

L’été 1952 donna une bonne récolte. Les paysans étaient heureux et ma mère, enceinte, aidait à préparer le repas, en cette fin de journée de septembre. Le soleil, me dira-t-elle par la suite était lourd et encore très haut, l’air était pur et au loin, la famille entendait le chant des autres paysans qui arrivaient sur leur chariots tirés par les ânes, depuis le bas de la rivière. Bato, un jeune homme qui avait appris la musique à Prague, faisait voler la mélodie de son violon jusqu’au plateau où tout le village allait bientôt rejoindre ma future famille, non loin de notre ferme.

 

Ma mère et mon père étaient particulièrement heureux du futur événement. Ils avaient dû attendre plus de six ans avant que son ventre ne s’arrondisse à nouveau.

 

Garçon ou fille, mon père, était fier de montrer que sa famille allait s’agrandir et il avait donc cette année, pris l’initiative d’organiser la fête des moissons. Ma mère se rappelait qu’il lui avait demandé de porter sa robe noire et un châle blanc autour de la taille afin que tous voient comme ‘le petit serait fort’.

 

La fête fut très arrosée comme il se doit. Les chants et la poésie du grand poète monténégrin Njegos succédaient aux danses rythmées par les violons et le gusle, notre violon local. Les gens mangeaient des beignets de pommes de terre, du potage au poulet, du jambon au fromage et du pain gardé chaud pour accompagner l’agneau rôti embroché tout entier et arrosé de sa graisse par les femmes.

 

Ma mère y ajoutait de la crème caillée salée.

 

Un moment, alors qu’elle portait la vaisselle, elle sentit ses premières contractions et s’agrippa à la roue d’une carriole proche de la table des invités mais ne put se retenir, la vaisselle s’effondra sur le sol. Mon père accourut.

 

Il cria très fort après Mara, la sage-femme du village. D’autorité, elle fit poser ma mère sur le bout de table des convives et mon père ordonna d’aller chercher de l’eau chaude à la ferme. Un de mes oncles s’y précipita.

 

Je devais être pressé de participer à ma première fête car il n’eut pas le temps de revenir que déjà je montrais ma petite tête. Les villageois étaient éberlués de voir, sans pudeur, un front ensanglanté poussé vers les morceaux d’agneau, les couverts sales et les verres encore pleins de vin et tâchés des lèvres paysannes.

 

Bouches ouvertes, ils regardaient le sexe de ma mère me donner la vie. Les enfants pleurnichaient. Tout le village retint son souffle et je poussai mon premier gémissement. Ma mère s’effondra de douleur. Mon père, tétanisé, entendit alors le village hurler sa joie quand Mara me portit aux nues.

 

J’étais né le 23 septembre 1952, sous le soleil et au milieu de gens bourrés.

 

 

* * *

 

 

J’ai aimé ma mère. Elle me manque encore, tous les jours. Même Lisa ne peut combattre, quand je suis un peu fait, je repense à elle, chaque fois; à ses récits, son abnégation maladroite, ses pleurs qui jamais ne cessaient, son amour immense pour tout, pour moi, pour Luka, ses yeux noirs dont l’un avait brûlé et était plus grisé.

 

La mort est incompréhensible. Celle de sa mère est plus forte que le deuil et s’arrête à sa propre mort.

 

 

* * *

 

 

Mon enfance fut très heureuse. Quand j’ai amené Dragan, mon fils, sur les collines de Gusinje en 1987, il avait un peu moins que mon âge quand j’ai quitté le Monténégro.

 

Vers cette époque, notre population connut une de ses périodes les plus noires.

 

La majorité des maisons du village avait été chaulées. Tout le monde redoutaient l’épidémie de tuberculose. ‘Elle est arrivée de Bulgarie, de Sliven puis Sofia’ disaient-on. Elle était en tout cas virulente car le dispensaire n’avait plus assez de lits et certains malades étaient transférés à Ivangrad ou Plav, dans les hôpitaux publics.

 

Ma mère nous interdisait de parler aux enfants des familles dont un membre était malade ou décédé. Les villageois se méfiaient l’un de l’autre, les malades tentaient de cacher leur symptôme et se soignaient avec des plantes locales ou des onguents bénis.

 

Plus de deux cent personnes moururent de la tuberculose entre 1966 et 1968 dans la région, principalement dans les populations les plus pauvres ou chez les vieux.

 

Mon père qui n’avait jamais souffert d’aucune maladie, pas même d’une grippe, succomba en décembre 1960. Conscient de sa maladie, il nous avait préservé des risques de contagion en menant la transhumance de troupeaux et s’était retiré dans les hauteurs du Mont Jezerce durant l’été.

 

Des bergers le ramenèrent un après-midi sans vie, sur une charrette. J’avais huit ans.

 

Ma mère ne pleura pas, elle savait qu’il nous avait déjà quitté définitivement plusieurs mois auparavant. Je me souvins de l’avoir vu essuyer des larmes ce jour-là mais je n’avais pas compris.

 

Je ne ressentis que bien des années plus tard, devenu jeune adulte, un amour et une fierté immense pour cet homme, mon père, en repensant aux sacrifices inouïs qu’il avait fait pour sa famille. Je trouvais enfin à son comportement qui m’avait toujours effrayé, un message qui m’apaisait.

 

 

* * *

 

 

Veuve, ma mère, prit conscience durant les mois qui suivirent des difficultés qu’elle devrait affronter pour subvenir aux besoins de ses deux gamins. Le temps était venu de rêver de nouveau au grand voyage vers les Amériques, non pour elle seule, mais pour l’avenir de Luka et du mien.

 

Elle entreprit donc de reprendre contact avec nos vieux oncles qui avaient émigré au début du siècle. Elle fit écrire par Luka plusieurs lettres qui restèrent sans réponse. Les plus proches parents de ses vieux cousins n’avaient plus eu de nouvelles depuis près de dix ans et on redouta qu’ils étaient déjà morts.

 

Seul, un ami d’enfance de Stana, dont une partie de la famille vivait au Canada, semblait se souvenir d’une rencontre entre un de nos oncles et un membre de sa famille. Il écrit au Canada.

 

Nous reçûmes plusieurs semaines plus tard une lettre qui nous redonna espoir. Le plus jeune de nos oncles, Pero Popovic, était toujours en vie. Il vivait à Ontario, s’était marié et avait eu quatre enfants.

 

Dans sa lettre, il disait qu’il se souvenait très bien de la mère de Stana, il nous parlait de sa maison, les rues qui menaient à la mosquée, ses amis de jeunesse.

 

Du Canada, il nous décrivait son travail d’ouvrier dans les carrières de sable et de manoeuvre aux chantiers navals durant les mois d’hiver. La vie y était rude durant cette période, reconnaissait-il, mais l’industrie était en croissance et ses paies lui avaient permis d’élever ses enfants comme de vrais petits canadiens. Trois de ses enfants s’étaient mariés avec des gens du pays et avaient obtenu la nationalité.

 

Ce jour-là, ma mère demanda à Luka de relire plusieurs fois la lettre de notre vieil oncle puis elle la rangea soigneusement dans son grand étui de cuir avec les titres officiels de propriété de notre ferme.

 

Une fois arrivé au Canada, notre oncle nous prendrait en charge, nous avait-il assuré. Restait à quitter le Monténégro, traverser l’Europe et prendre un bateau pour l’Amérique.

 

Durant les semaines qui suivirent, ma mère devint de plus en plus enthousiaste même exaltée quant à l’idée d’aller vivre au Canada. Elle nous racontait que les maisons y étaient belles et lumineuses, l’électricité fonctionnait la nuit, chaque famille avait son frigo et un poste téléphonique. Toutes les chambres des maisons étaient chauffées. Les Canadiens étaient très bien habillés avec des étoffes qui venaient de Paris ou des Indes et tous étaient riches car l’or, disait-elle se trouvait à même le sol.

 

‘Beaucoup de Monténégrins ont émigrés dans ce pays qui nous a toujours bien accueilli’ nous assainait-elle. Déjà, elle se demandait pourquoi ils n’étaient pas partis plus tôt avec son mari, juste après la guerre.

 

Elle passait maintenant plusieurs heures par jour à discuter avec les parents de ceux qui étaient parti, afin de s’assurer au mieux de l’itinéraire à travers l’Europe, du budget d’un tel périple, du nom et de l’adresse des différents compatriotes qui pourraient nous héberger dans les différents pays que nous traverserions, du mode de transport et des modalités de passage des frontières.

 

Parfois, elle nous réunissait dans la cuisine avec Luka et nous répétait ce qu’il faudrait dire quand nous serions au Canada, comment nous devrions nous comporter avec les enfants de notre âge et les adultes, les livres que nous pourrions emporté, la nourriture à laquelle nous devrions nous habituer. En élevant la voix, elle nous faisait promettre de ne jamais nous séparer. ‘Quand nous marcherons, nous devrons toujours rester côte à côte. Luka, tu me prendras la main et Costa, tu prendras celle de Luka’.

 

Ensuite, elle se taisait durant de longues heures, semblant fébrile, et partait seule dans la cour ou dans le pré à l’arrière de la ferme puis se remettait au travail et s’occupait des bêtes en répétant à haute voix les différents lieux à traverser et les noms des familles monténégrines à contacter. Ne sachant pas écrire, elle demanda à Luka de noter dans un carnet leurs adresses et leurs liens de parenté avec les gens de notre village. Nous vécûmes ainsi durant quatre mois.

 

Enfin, l’itinéraire fut choisi, nous partirions en Italie, puis nous traverserions la France jusqu’au Havre où nous prendrions un bateau directement pour le Canada. Certains Monténégrins ou Macédoniens préféraient remonter vers la Croatie, puis la Slovénie et l’Autriche afin de gagner l’Allemagne ou la Hollande mais les contrôles douaniers et policiers y étaient plus fréquents et ma mère ne connaissait de compatriotes qu’en Italie.

 

Le second obstacle consistait dans l’obtention des visas de sortie du pays et d’entrée en Italie. Alors que celui pour l’Italie ne posa aucun problème, l’autorisation de quitter le pays était toujours délicate. Elle en fit la demande avec l’appui du directeur de la Coopérative avec lequel mon père avait toujours entretenu de très bonnes relations. Le statut d’ancien partisan n’offrait aucun avantage administratif à cette époque et les autorités jugeaient les demandes au cas par cas. L’émigration était tolérée, sans plus.

 

Ma mère avait donné comme raison à sa demande son souhait de retrouver une amie habitant Turin pour la période d’été. Plusieurs semaines après l’envoi du pli, on nous avertit que la tentative avait échoué, le fonctionnaire en charge demandait un complément d’information oral, en d’autres termes nous devions nous présenter dans les deux semaines au Comité central de la délivrance de visa.

 

Le directeur de la Coopérative téléphona au camarade fonctionnaire afin d’en savoir plus. Il n’obtint d’autres précisions qu’il semblait étrange qu’une paysanne seule avec ses deux enfants prenne des vacances d’été.

 

Le directeur conseilla à ma mère de dire la vérité, et au pire de partir sans visa à bord d’un chalutier et de s’entendre avec le capitaine. Elle qui n’avait jamais été confrontée qu’à l’organisation de repas de familles se voyait incapable de gérer une telle situation. Elle s’en remit à sa fierté naturelle de paysanne monténégrine. Elle avait menti pour la bonne cause, elle n’aurait pas d’autre vérité.

 

Un document de vente de la ferme à son beau-frère avait été rédigé et signé, l’argent était déjà caché dans sa chambre. ‘Rien ne me retient’ se disait-elle.

 

Le jour de l’entrevue, elle nous habilla avec soin afin de montrer que nous étions à l’abri du besoin. Nous allions à la capitale pour la première fois. Le directeur nous y amena lui-même avec sa propre voiture, une Lada. Ce fut d’ailleurs pour Luka et moi notre première expérience du type.

 

Nous étions au début du printemps, les labours étaient beaux et profonds, la campagne sentait l’humus; de cette odeur particulière que j’ai rarement retrouvé en Europe de l’Ouest. Luka et moi étions trop excités par la découverte de cette campagne et de ces villages de plaines, de ces routes goudronnées et de cette ville qui nous impressionna tant. Tout, dans cette journée qui marqua le début réel du périple, nous laissa un sentiment étrange de danger et de magie.

 

Le fonctionnaire ne fut pas dupe mais par chance il était jeune et bosniaque; il fut impressionné par l’aplomb de ma mère et comprit qu’inévitablement, elle partirait. Je suppose qu’il ne voulut pas lui faire courir de dangers supplémentaires et nous délivra les précieux visas.

 

Cet après-midi là, je bus mon premier verre de champagne sur une terrasse du centre-ville et fut rapidement et gentiment ivre. Ma mère riait avec le directeur et se moquait des bosniaques qui disait-elle ‘délivrerait un visa à un âne déguisé’. Elle était heureuse, Luka et moi la tenions par la main, nous marchions à vive allure dans les rues éventées, rien ne nous séparerait.

 

 

* * *

 

 

A partir de ce moment, ma mère comprit qu’elle devait nous préserver de cauchemars inutiles, elle évita de nous parler trop longuement du voyage. Nous la voyons rencontrer toute sorte de gens, vider petit à petit la maison, vendre ou donner sa vaisselle et son linge, en faisant comme si de rien n’était.

 

Seul Luka avait droit à quelques consignes. Il était l’aîné.

 

Je continuais à jouer la plupart du temps dans la cour ou dans la grange avec Kikta et Goran. On s’amusait à sauter du haut des ballots tout près de Kikta qui s’effrayait et nous criait après. Mon père nous avait toujours défendu de jouer dedans car disait-il ‘une fourche peut toujours avoir été

 

égarée’, puis si ça ne suffisait pas, il nous rappelait le fils aîné de la famille Sfar qui s’était pendu à la poutre maîtresse.

 

Le temps était suspendu, les semaines devinrent des jours. Goran me demanda si je partais pour toujours. Je répétai idiotement que ma mère et moi allions devenir riches, que ceux qui restaient avaient tort car le Monténégro était pauvre depuis toujours et le resterait. Ce fut notre première et dernière dispute.

 

 

* * *

 

 

La grange était belle et grande, plus haute que large et très profonde, les ballots étaient très secs, les poules s’y aventuraient prudemment, la paille était chaude et sentait bon. Les vaches meuglaient un peu, le vent devait être doux dans le pré.

 

Les murs de la ferme étaient blancs, ceux des étables blancs aussi et un peu vert dans le bas, la cour était pavée de rocaille de la montagne. L’odeur de lait s’infiltrait partout. Ma chambre était sombre et très petite.

 

Il faisait bon.

 

 

* * *

 

 

‘Jules César a créé l’Italie’ nous dit-elle, la veille de notre départ. Ma mère commençait sa conquête de l’Occident par l’Italie.

 

Elle avait compté 2 mois de trajets et n’avait pris pour elle même que 4 robes: une pour les cérémonies, une pour le travail d’hiver, une pour le travail d’été, une pour le voyage. Elle avait par contre pris de multiples sous-vêtements et des fichus de toute sorte. Je n’aimais pas ses fichus car ils étaient grossiers et cachaient sa chevelure brun foncé et ronde, quelle portait à hauteur de la nuque.

 

Ma mère était grande pour une montagnarde mais de taille moyenne pour une Monténégrine. Sa beauté naturelle attirait le regard, même celui des hommes de la ville. Son mari ne l’avait pas brimé et son regard droit était resté confiant et forçait le respect.

 

Durant la traversée depuis le port de Bar, elle nous fit d’abord mettre à la proue et nous regardâmes s’éloigner notre pays. Je ressentis un peu de peur, ma mère devait le sentir et elle nous offrit des loukoums qui nous semblèrent secs. Nous allâmes ensuite à l’avant du bateau pour découvrir l’Italie. Déjà, la plupart des gens ne parlaient plus l’albanais. Je sentais imperceptiblement monter l’appréhension de mon frère Luka, nous commencions à nous sentir seuls. Ma mère semblait, elle, par contre heureuse, excitée par son audace.

 

Dès l’arrivée dans le port de Bari, nous allâmes à la gare et prîmes un train pour Turin, où une famille de compatriotes nous attendait. Luka qui parlait un peu italien se chargeait de traduire pour ma mère.

 

A Turin, nous fûmes accueillis par la famille Perovic qui vivait là depuis 8 ans. Le père était Kossovar et la mère Monténégrine. Tout se déroula parfaitement, ils étaient ravis d’avoir des nouvelles du pays et ma mère qui était heureuse d’être considérée comme une sorte d’ambassadrice parla sans discontinuer pendant presque 4 heures.

 

Ils nous installèrent dans une grande pièce avec trois matelas et une garde-robe. Nous avions l’impression de les connaître depuis toujours et les premiers jours rassurèrent ma mère sur sa décision de quitter l’Albanie.

 

Le premier lundi, ma mère entama les démarches auprès du Consulat de France. Echaudée par l’expérience de Citinje, elle fit prendre note par Luka de tous les commentaires du guichetier et rassembla les documents nécessaires à l’obtention du visa. Le père Perovic qui parlait et écrivait l’italien l’accompagna ce jour-là.

 

Arrivés à la maison, ils se mirent à remplir les documents. Une case prévoyait le type de visa : touriste ou affaires. Nous ne pouvions que choisir le visa ‘touriste’ puisque notre destination finale était le Canada. Sans perdre de temps, nous remîmes les trois demandes le lendemain au Consulat.

 

Le guichetier français jugea nos demandes valables et nous assura que les visas seraient prêts pour le vendredi de la même semaine.

 

Le jour arriva et ma mère, confiante, m’emmena avec le père Perovic au Consulat. Le guichetier leur demanda de patienter, puis nous introduit dans le bureau du chef de service.

 

Celui-ci nous fit signe de nous asseoir sans même nous regarder.

 

‘J’ai téléphoné à Cintinje’, il marqua un temps d’arrêt. Je vis le père Perovic traduire et ma mère se raidir.

 

‘Vous voulez émigré en France, vous avez des amis chez nous, c’est ça ?’, lâcha- t il enfin sèchement. Le père Perovic se concerta avec ma mère.

 

‘Non, ils veulent aller au Canada, ils ont de la famille là-bas, Monsieur’

 

‘Vous avez des titres de transport pour le Canada ?’. Il leva les yeux sur ma mère puis sur moi, il semblait nous en vouloir.

 

‘Non mais ils ont de l’argent pour en acheter dès qu’ils seront en France, Monsieur’. Ma mère sortit de son sac plusieurs liasses de lires échangées au marché de Bari. Elle tendit ses liasses au-dessus du bureau.

 

‘Je ne peux pas vous accorder de visas. Le Canada a fermé ses frontières depuis janvier dernier, ils ne laissent entrer que les ressortissants européens de l’Ouest. Vous ne recevrez pas de visas du Canada et je ne peux donc pas vous en procurez pour la France vu que vous ne souhaitez que transiter par chez nous.’

 

‘Je suis désolé, …, n’essayez pas d’obtenir un visa des autres pays voisins, ils vous diront la même chose’ ajouta t-il.

 

L’entrevue avait à peine duré deux minutes.

 

Ma mère fut incapable de prononcer un mot durant tout le chemin du retour. Le père Perovic ne tenta pas de la réconforter. Je n’y comprenais rien. Nous marchions très vite.

 

Arrivés à l’appartement, la colère de ma mère gronda enfin. Elle jura un long moment puis me prit dans ses bras et m’embrassa très fort, j’en avais presque mal, et me disant ‘ça va aller, ça va aller, tu verras, on les aura’. Elle pleurait presque, de rage.

 

J’étais désemparé de la voir si triste. Je me mis à pleurer à mon tour en regardant le père Perovic, j’avais froid et mal à la tête. Je ne pus qu’ajouter un ‘Je t’aime, maman’ bien inutile.

 

 

* * *

 

 

Nous avons atteint la France clandestinement en passant par le Val d’Aoste, en mars 1963.

 

De Grenoble, nous avons pris un train pour Calais avec d’autres clandestins, la plupart macédoniens. Nous partions dans des wagons séparés, deux familles par train au maximum. A l’arrivée, nous étions pris en charge par des serbes d’un même groupe de passeurs. Ma mère dépensa une forte somme pour ce voyage.

 

Restait encore l’embarquement pour le Canada à bord d’un cargo. Les serbes installèrent tous les clandestins dans une maison appartenant au Consulat de Yougoslavie, à Calais. Nous attendîmes ainsi pendant trois bons mois, sans sortir, en mangeant peu mais dépensant beaucoup d’argent.

 

Le cargo n’arrivait pas et les macédoniens commencèrent à s’en prendre aux serbes. Plusieurs d’entre eux quittèrent la maison et nous ne les avons jamais revu.

 

Enfin le cargo arriva et notre départ fut annoncé pour le dimanche matin. Ma mère déboursa encore plus de XXXXX zoltis, ç-à-d 100.000 Bef de l’époque pour ce dernier voyage. Il ne lui restait alors plus que 50.000 Bef.

 

Le bateau n’est jamais arrivé au Canada. Il faisait simplement escale à Calais et fit route ensuite pour Ostende où nous avons été débarqués, puis emmenés par la police locale, ahuris et épuisés.

 

Nous étions en juillet, il faisait beau. J’ai pressenti que nous n’irions pas plus loin, ma mère aussi je pense. Nous étions en Belgique, je n’avais jamais entendu parler de ce pays. Pourtant, durant l’interrogatoire de ma mère, un policier me donna à manger de la soupe, me couvrit d’une couverture et joua un peu avec moi. Il semblait gentil, il riait tout le temps et j’avais envie qu’il s’occupe encore de nous et de ma mère.

 

C’était une ‘longe tuut’ comme j’entendis bien des années plus tard l’expression, un simple policier flamand au long cou avec qui on peut toujours aller boire un verre.

 

C’était il y a 39 ans déjà.

 

 

* * *

 

Pour une fois, le soleil fusait au-dessus des toits en tuile rouge, parfois bruns ou noirs. Aucun nuage dans mes champs de vision. Plus vers Molenbeek et Jette, deux ou trois nuages évanescents flottaient calmement dans l’air. Ils semblaient très inoffensifs et comme tirés calmement par une longue ficelle invisible guidée par on ne sait qui. Je fixai cette lenteur le plus longtemps possible mais mes yeux ne pouvaient, je le sentais bien, appréhender une telle chose si peu compacte et si lente, voire inexistante, tant elle était fragile.

 

Elle ne prenait corps ou ne devenait réalité que si j’arrêtais de la regarder, je l’oubliais quelques minutes pour l’observer à nouveau. Elle devenait alors plus grande, ou plus haute, dessinant souvent une prairie imaginaire, au gré du vent, faible lui aussi.

 

Le soleil était immobile donc maîtrisable. Il me parlait moins car il brillait peu et se contentait de trôner facilement dans le ciel. Un si maigre soleil était déjà une aubaine et serait dans toutes les paroles des bruxellois ce matin.

 

De temps à autre, un oiseau traversait ce spectacle matinal. Ils semblaient eux aussi pressés d’aller au boulot. Autant les oiseaux se reposent et causent dans les arbres, autant ils ne font que passer au dessus des villes, pensais-je. Ils doivent rejoindre d’autres oiseaux, je les imaginais messagers et rescapés d’un cataclysme; la destruction de leur biotope. Alors ils planaient au-dessus des champs de bataille, de la ville, s’arrêtant dans les îlots les plus verts ou dans les zones vertes protégées par l’autorité publique. Ils rejoignaient d’autres rescapés et tentaient de s’organiser pour réinvestir leur territoire en construisant des nids dans les rebords des façades, dans les crevasses des murs et des toits. Les crottes de pigeon prenaient alors tout leur sens, larguées au passage de flamandes ou de vielles hollandaises en manteau de fourrure. ‘Ploutch’ sur le sac Gucci. Remontée vers le ciel et piaillement de bravos pour le héros volatile.

 

‘Remarquable but de l’avant Lyonnais qui égalisa à un partout à la quatre vingt dixième minute’, braille la radio, m’extirpant de mes pensées.

 

‘Tas entendu Costa, l’Inter s’est fait mettre pas l’OL’

 

Retour sur terre.

 

‘Sont bons cette année l’OL’, arrivais-je éructer.

 

Je détestais devoir atterrir si rapidement dans le réel. Comme devoir se raccrocher à un rêve, laisser ses idées flâner les unes après les autres et sans cesse renouveler son histoire. Du pigeon à la hollandaise, du Gucci aux clameurs, … Tiraillé entre les hourras du stade Lyonnais et ceux des oiseaux.

 

De grâce, Aimée, veux-tu entendre la fin de mon histoire. Une hirondelle tomba folle amoureuse du pigeon, ça arrive rarement, mais dans mon histoire bien. Ils vont s’installer dans un jardin. Oh, le mien, regarde, ils sont là et vont avoir des petits. Arrête Costa, elle devient nulle ton histoire, pensais-je.

 

Je détestai Llavio.

 

‘I vont perdre au match retour, bande de nuls avec un entraîneur de provinciale’ ajoutais-je sèchement Llavio resta ahuri face à ce propos stupide, voire méchant.

 

 

* * *

 

 

Le jour était bien là. Chaud par ses bruits du dehors, quelques klaxons perdus râlaient inutilement la voiture bloquée par une auto-école et froid par le pas trop rapide des mamans qui conduisaient leurs petits à l’école. Quelques fois, une africaine ou une maman heureuse parlait à son enfant.

 

Mon fils me manquait, j’avais peu de ses nouvelles. Je savais qu’il avait obtenu un bon job à New York dans une compagnie de promotion culturelle mais j’avais la fibre maternelle ces temps-ci et nos coups de fils étaient trop courts à mon goût, lui semblait s’en satisfaire. Je voulais paraître dans le coup et feignait d’être aussi à la bourre. Je voulais juste un petit mot d’attention mais il n’osait pas, je pense, et en tout cas moi non plus.

 

Le téléphone sonna.

 

‘Oui ?’

 

‘M’sieur Costa’. La voix de Marco angoissée m’extirpa net de mes rêveries.

 

‘Qu’est ce qu’il y a ?’

 

‘On a cassé le cadenas mais on a rien volé’

 

‘Au maga, t’es sûr ?’

 

‘Je pense, oui, je vais revérifier mais en tout cas, la caisse est là avec l’argent’

 

‘IL y a quelqu’un, un type bourré qui dort par terre … ?’, demandai-je.

 

‘Non, …, rien, …, dites, vous voulez pas venir ?’. Je le sentis un brin paniqué.

 

‘J’arrive, bouge pas, reste en dehors du bâtiment et fais-toi voir des passants, t’inquiète, je suis là dans 10 minutes’.

 

Me retournant vers Llavio et Lisa, ‘Je fonce, on a eu un cambriolage au magasin, Llavio, tu viens ?’

 

‘Qu’est-ce qu’il se passe Costa ?’, demanda Lisa.

 

‘Je ne sais pas, c’est bizarre, on a rien piqué et y a personne, pas de sens …’

 

‘Tu y vas, tu n’appelles pas la police ?’ bien qu’elle sache cette question inutile.

 

‘Non, mais c’est strange … , j’y vais, je t’appelle, bisous’

 

Je sautai dans ma voiture en pensant furtivement à ‘Starski et Hutch’ avant même que Llavio, alias Hutch (Starski avait beaucoup plus de succès avec les femmes) ne monte dans ma titine. Mon sentiment était mêlé de légèreté, rien de grave, une énigme qui serait à jamais irrésolue puisque le type bourré avait du ne pas aimer mon thermostat bloqué à 14 degré pour faire des économies et s’était barré en grelottant, et un peu d’anxiété, je n’avais que ce magasin pour vivre, et toucher à Mon magasin me rendait furieux, maladivement agressif, limite parano.

 

Je roulai trop vite jusqu’à Ixelles, puis ralentis volontairement vers Saint-Josse. Je m’arrêtai au carrefour Loi, Parlement Belge à gauche, Commission Européenne à droite, mais sous le feu, une dizaine de tziganes roumaines me montraient avec une certaine fierté et arrogance leurs dents dorées, dessinant de beaux coeurs sur les pare-brises des fonctionnaires paniqués. Je gueulai un reste d’injures serbes et elles me le rendirent bien mais sans méchanceté. Je passai sans encombre le check point de l’intégration européenne, et aperçut Marco.

 

 

* * *

 

 

Je rentrai dans mon magasin par l’avant. Le cadenas avait été scié net, une scie à métal très fine avait dû être utilisée, le voleur possédait donc un outil perfectionné, ce ne pouvait pas être un sans-abri, un soulard ou des jeunes … Les rayons étaient toujours remplis de leurs marchandises diverses, à première vue, rien ne semblait manqué. Je me mis derrière le comptoir, la caisse enregistreuse TEC était intacte, je l’ouvris et comptai 532 Euros et dix cents, ce qui correspondait bien à mon solde de la veille. Je refermai la caisse, assez dérouté.

 

Je me tournai vers la porte arrière du magasin qui donnait sur les stocks d’articles non alimentaires et les cassettes vidéos et DVD. J’entrai dans la pièce suivi de Llavio et de Marco silencieux.

 

De nouveau, rien ne manquait dans le stock. J’étais maintenant derrière la porte qui donnait sur mon comptoir vidéo. Le ‘vidéo’ comme nous l’appelions se situait dans un rez-de-chaussée d’environ 25 m² à l’arrière du night shop. J’avais acheté cet emplacement et démoli le mur mitoyen sans autorisation des services de l’urbanisme de la Commune afin de créer un accès facile entre mes deux activités. Le ‘vidéo’ donnait sur une petite rue assez animée la nuit.

 

J’entrai d’un pas très volontaire et autoritaire dans la pièce, histoire de me donner un peu de courage. Pas de coups de feu, pas d’agressions de junkie déjanté, pas de victimes agonisantes dans sa marre de sang ni de fille violée, …

 

Rassuré, je m’approchai de la caisse et l’ouvris aussitôt. Le compte était bon, pas de vol ici non plus. La porte et le cadenas étaient intacts.

 

‘Merde, je pige rien’ dis-je en me tournant vers Llavio.

 

Pourquoi pénétrer dans deux magasins et ne rien voler. Cherchaient-ils autre chose, se trompaient-ils de cibles ? Les vols étaient fréquents par ici, j’avais moi-même subi trois débuts de bagarre dans le nigth-shop en 8 ans, rien de grave. Le ‘vidéo’ était à proximité d’une petite antenne de la police et je ne risquais pas d’être cambriolé par ce côté-là. Dix mille explications tournaient dans ma tête, aucune ne semblait coller.

 

‘Mr Costa, y a Nico qui est là, je lui dis d’entrer ?’ me demanda Marco.

 

‘Oui, bien sûr’. Nico était grec et tenait un resto pas loin, avenue Leuven, son affaire tournait bien.

 

‘Salut Nico’, on se fit la bise.

 

‘I t’ont pris kekchose ?’

 

‘Non, rien’

 

‘C’est déjà ça’, me dit-il.

 

‘Ouais, …’

 

 

Je me sentis étonnamment très seul, comme piégé, vulnérable. Mon magasin n’était pas un lieu inviolable et la rue le menaçait. Je me sentais mal. Je voulais ne plus y penser, jouer mon joker de l’affaire à jamais irrésolue mais une infime partie organique et chauffée à blanc de mon cerveau s’y refusait.

 

J’aurais préféré voir le salaud, là, maintenant et lui casser la gueule : c’était Antoine, le mari d’Elise, que j’avais trompé il y a 4 ans lors d’une petite incartade dans un bal en juillet et qui avait fait le coup, ou encore la patronne de chez Cipac, le magasin d’outillage, qui testait la nuit sur ses propres cadenas ses dernières scieuses Bosch; la scieuse folle de Bruxelles avait encore frappé, toutes les polices de la Capitale la recherchait, ils finirent par la trouver mais faute de preuves, elle s’en sortit et auréolée d’avoir défié la police, son magasin d’outillage connut une année record.

 

Non, plutôt, ils s’y étaient mis à plusieurs, la scieuse folle, Antoine, tous les maris jaloux, les Tcheckniks, mes fournisseurs de vidéos, mon banquier, les pakos des night-shops, … leur geste était symbolique, ils me défiaient, déjà ils entouraient mes deux magasins et le police n’osait pas intervenir. Retranché, j’allais devoir sauver ma peau … puis curieusement, la scène s’évapora. J’étais là, sans plus, et j’avais été bizarrement cambriolé.

 

Je vis un chien traversé la rue. Un vrai chien de rue, poil roux, zinneke teckel et labrador, un peu maigre. Quelle bouille sympathique avec sa moustache et sa déqaine de baroudeur urbain. Je désirais intensément qu’il me regarde, qu’il tourne sa gueule vers la mienne et que nos regards se croisent, qu’on reforme un début de bande. Allez, regarde-moi mon ami le chien, pensai-je.

 

Comme par magie, il se retourna et me dévisagea.

 

Furtivement peut-être mais son regard se planta dans le mien et cela me fit un bien fou. Merci mon chien, bonne journée à toi, mange bien, cavale et baise bien.

 

La vie allait pouvoir continuer. Il ne s’était rien passé.

 

* * *

 

 

Quand je rentrai en fin de journée à la maison, j’étais de bonne humeur. Les ventes avaient bien tournés aujourd’hui et en fin de compte, j’avais eu de la chance avec cette ‘histoire’ de vol.

 

Mais un doute se réinstalla quand je vis sur la commode le cadenas cisaillé que Llavio, ce ne pouvait être que lui, avait rapporté. L’objet me dérangea, la netteté de la coupure était troublante, froide, … et un agaçant sentiment de malaise s’empara de moi.

 

Lisa fit le reste en me posant une multitude de questions. Elle m’apparut une fois encore beaucoup plus raisonnable que moi et soutenait l’idée de déposer plainte à la Police.

 

Je rentrai un peu stupidement dans son jeu mais c’est Llavio qui rafla la mise quand il proposa d’aller chez Cipac se renseigner sur le type d’outil qui aurait pu être utilisé.

 

Llavio semblait s’amuser de ce début d’enquête à la ‘mords-moi le nœud’.

 

N’empêche. On se retrouva vers 18h au comptoir de Cipac, zieutant les disqueuses et les scies à métal. Un des vendeurs nous salua et Llavio lui montra notre pièce à conviction. Je rajoutai un mot d’explication sur le vol et il se montra comme aussitôt empressé; en charge, lui aussi, d’élucider notre affaire.

 

Il fit venir un autre vendeur puis la patronne, ce qui me fit un peu sourire.

 

‘Ce ne peut être que la dernière Metabo, la MFE 30 S, ou alors une Stayer professionnelle, avec disque diamanté de toute façon. La coupure est trop nette et pour couper de l’acier de cette épaisseur, impossible avec une disqueuse classique’ nous informa-t-elle.

 

‘Mais ce sont des machines assez lourde, comme celle-ci’, nous fit le premier vendeur, jeune rondouillard au physique de demi de mêlée.

 

En effet, la disqueuse devait peser dans les 10 kg.

 

‘Comment ont-ils fait pour scier le cadenas sans toucher à la porte ? Ils ont du tenir le cadenas avec une pince, non ?’ demandai-je.

 

‘Oui, c’est possible. D’habitude, on utilise ce matériel pour disquer de grandes tôles de plusieurs cm d’épaisseur, c’est pour les toituriers, les zingueurs ou en finition dans les ateliers d’art. Ca sert aussi pour scier de la fonte …’.

 

‘OK, mais pour l’alimentation, ce n’est pas portable, il faut une prise !’

 

‘Ouais, correct’ répondit la patronne. ‘Je ne connais pas de modèles portables’.

 

‘Sauf des marques des pays de l’Est, je pense qu’ils ont fait des modèles portables, pour les désincarcérations, j’ai déjà vu un modèle, c’est encore plus lourd mais c’est du bon matériel’ renchérit le jeune vendeur.

 

‘Vous vous souvenez du nom des marques ?’ demandais-je en regardant Llavio.

 

‘Non, désolé’

 

‘On peut en trouver à Bruxelles, vous pensez ?’ demandai-je.

 

‘Non, je ne pense pas’ affirma la patronne. Clôturant notre round de questions.

 

Nous remerciâmes nos experts techniques et au passage, je raflai un peu de documentation sur les deux modèles de disqueuses à fil diamanté.

 

 

* * *

 

 

La pièce sentait l’herbe séchée et les roses.

 

Ce qui finit par me détendre, ce fût la cinquième ‘taf’ de Llavio. Il roulait méticuleusement ces joints : une feuille à droite et sa petite soeur à gauche en dessous. Hop, hop, petit coup de lèvre assuré et nos deux petites feuilles nous font un beau petit L, toutes prêtes à recevoir Monsieur le tabac afghanisé ou marocanisé. De septembre à mars, Llavio nous rajoutait sa propre production qu’il cultivait dans son jardin ou sur notre terrasse. Elle était plus neutre au goût mais tout aussi redoutable, et puis labellisé écolo ; on ne sait jamais ce qu’ils rajoutent dans le matos importé.

 

Celle-ci était vraiment bonne puisque je trouvai Llavio de plus en plus beau.

 

Nos mots se transformaient en fumées vertes comme deux Génies qui sortaient de nos gosiers et se présentaient ‘Comment allez-vous ? Je suis bienheureux, vous êtes splendides ce soir’. Nos deux bons Génies se parlaient au-dessus de nos têtes, puis s‘enlaçaient n’ayant plus rien à se dire mais beaucoup à rigoler et danser. ‘Valsez-vous ? Non, je tangotte, enfin j’apprends le tango avec une marocaine, c’est plus bancal, mais tellement mieux, je vais d’île en île, un peu de cabotage, j’ai, il faut vous dire peur du grand large, mais je reprendrais bien un peu de ‘taf’ pour me donner du courage’

 

‘Et vous même ?’

 

‘Oh, mon ami, Costa, s’est fait cambriolé, savez-vous ?’

 

‘Fichtre, quel stress, quel danger, merci pour le joint, une taf …, ah oui, oui, sûrement pas par des kaboulis, ce sont nos amis, ils sont tellement civilisés. Une dernière taf, je quitte la côte berbère, j’attaque l’Atlantique, je répudie ma marocaine et je me fiance avec une argentine, Brel aurait aimé, non ?’.

 

‘Oui ça me rappelle, ce marin malgache qui après des années sur un rafiot avait assez économisé pour racheter un bateau en Bretagne pour quasiment rien. Il était parti seul ramener son bateau qui allait le rendre riche sur son île, il avait parcouru seul toute la côte africaine et puis, épuisé, s’était noyé dans une tempête au large du Mozambique, pas loin de chez lui, triste, non ? Avez-vous le pied marin, mon cher ?’

 

Là, je regrettai d’avoir ouvert un Jack Daniel’s. Je vis Llavio devenir blanc, …. comme un blanc. Il roula par terre, et au lieu de souiller mon sol, se mit à rire comme un dingue, je me roulai de même, par solidarité d’ivrogne, et on se regarda, je pensai furtivement et avec remords à son assuétude pour les joints, mais finit en un éclat de rire commun.

 

‘Tu sais Costa’ me dit Llavio entre deux reprises d’air. ‘T’en fais pas pour ton vol, tu peux compter sur moi, même si tu ne t’en rend pas compte ou que tu trouves que je suis un bon à rien’

 

Sa phrase me laissa pantois et mal. Je ne sus quoi dire, et ne dis rien. Je me sentis très proche de lui, aimant, couché en dessous de la même table. J’étais fier de mon ami Llavio mais je ne savais pas pourquoi. J’aurais voulu en connaître la raison mais rien ne me venait à l’esprit. Ce sentiment de fierté n’était pas feint, j’en étais sûr.

 

Je tirai sur le joint et mon Bon Génie réapparut pour m’ordonner d’aller me coucher.

 

* * *

 

 

La journée du lendemain commença par une symphonie baroque de Debussy, menée par des hauts bois qui narguaient un temps les contrebasses, mais finissaient récupérés et largués par une armée de violons déchaînés.

 

Et comme dans un film de Chaplin, le premier violon pris le relais tout fier et sautillant au début. Il jouait au grand prince mais bien vite il se mit à tituber de tant d’effort, et clopin clopant se retournait vers ses acolytes en souriant une dernière fois.

 

‘Téléphone !’, c’était Lisa qui avait bien décidé de ne pas se laisser détournée de sa lecture du moment. Elle dévorait, bien coincée dans notre lit, ne laissant dépasser que sa tête, son livre et une main, l’autre restant bien au chaud et grattant un peu sa peau, petit plaisir.

 

‘Allo’, dis-je d’une voix enjouée.

 

‘On ne voudrait pas que tu te fasses cambrioler une seconde fois’.

 

‘….’

 

Je restai muet, je sentis tout de suite qu’il ne s’agissait pas d’une blague quelconque d’un copain un peu con. Je voulus raccrocher aussitôt. Je fus littéralement paniqué en moins d’une seconde. Le ciel me tombait dessus, ou risquait fortement, je le sentais. Et l’autre personne, au bout du fil devait être content de son effet. Je devais me ressaisir, pensais-je, jauger mon interlocuteur au plus vite, ‘merde, cause, dis n’importe quoi mais cause !’.

 

‘ça m’étonnerait’ arrivais-je à dire.

 

‘Le quartier est peu sûr, on va veiller sur ton magasin, t’es d’accord ? …. Laisse une enveloppe de 100 Euros tous les vendredis soir sortir de ta boîte aux lettres, et il ne t’arrivera plus rien, OK ?’

 

‘Vous êtes qui ?’

 

‘Tes nouveaux amis’

 

Je reconnus un accent vaguement croate ou serbe de la région de Bihac.

 

Causer avec lui, en savoir plus, ne pas le lâcher.

 

‘Allez vous faire foutre !’ dis-je dans un mix monténégrin et serbo-croate.

 

‘Ecoute-moi bien, vieux con. Si tu ne fais pas ce qu’on te dit, on incendie ton putain de vidéo et on oubliera pas de t’arroser d’essence avant, c’est clair’. La voix était devenue mécanique, militaire, c’était un ordre, pas une menace. Ma gorge était serrée, je sentis toutes les parties de mon corps faiblir, se diluer, je dus me concentrer pour ne pas lâcher le cornet du téléphone. Il avait répondu en serbo-croate, d’où ? je n’en savais rien, tant j’étais pétrifié par cette domination si soudaine sur ton mon être. J’avais envie de m’excuser, de demander pardon d’avoir si mal agi, de le supplier de ne plus crier, j’étais tout à coup redevenu un gosse effrayé par un adulte menaçant.

 

‘Ok, ok, c’est ok, j’ai compris, excusez-moi’ dis-je

 

‘A vendredi, Costa’

 

Et il raccrocha.

 

J’étais tétanisé, anéanti. J’avais presque envie de pisser. Je devais être blanc comme un linge.

 

Je raccrochai et faillis renverser le combiné de la table.

 

J’étais mis en joue, je dus m’asseoir. Un avion passa dans le ciel, très bas dans un vacarme énorme, ce qui m’aida à reprendre mes esprits. Ma première pensée alla vers Lisa, je décidai de ne pas lui parler du coup de téléphone. Je préférais ne rien faire, ne rien dire et aviser quand je me serais calmé. Ne rien laisser paraître surtout. Je finis par rassembler mes forces et me servis un grand café noir. Je le bus d’un trait puis mangeai d’affilée six grandes tartines au miel et le reste du poulet aux pêches de le veille. Je bus encore le fond de la cafetière en ajoutant du sucre, ce qui me bloqua l’entrée de l’estomac pour trois bonnes heures.

 

Je devais prévenir la police, au moins. On n’était pas en Serbie. On saurait me protéger. Je ne devais pas être le seul à avoir été contacté. La police devait déjà connaître ces individus. Je n’étais probablement pas seul dans cette galère.

 

L’accent serbo-croate était ce qui m’effrayait le plus. Je savais qu’un certain nombre d’anciens soldats ou mercenaires travaillaient maintenant pour différents réseaux mafieux ou plus légalement dans des entreprises de sécurité, les unes couvrant ou fournissant le matériel et les hommes de main pour les autres mais je n’avais jamais encore entendu parler de racket à Bruxelles. Je considérais cette activité d’un autre âge, cela me paraissait tellement invraisemblable que resurgisse, telle une maladie oubliée, cette forme de criminalité.

 

J’espérai que la police de Saint-Josse n’était pas faite que d’auxiliaires brunes, armées d’une stupide matraque qui devait leur laisser des bleus sur leurs cuisses maigrichonnes.

 

 

* * *

 

 

J’avertis calmement Lisa que j’allais à la Police pour ‘quand même leur signaler le vol’. Elle m’entendit à peine.

 

Je me garai en face de l’entrée principale. La rue n’était pas plus propre à cet endroit que dans toute la commune. Dans le hall, une file de gens faisait la queue en face du seul guichet et trois flics triaient les plaintes. J’expliquai les faits et on m’introduit dans un vaste bureau éclairé par une rangée de néons où plusieurs inspecteurs enregistraient les dépositions.

 

On me fit asseoir en face d’un bureau en fer sur lequel se trouvaient un IBM et un clavier qui ne valaient plus un clou. La vétusté de la salle était triste à voir. Les murs, le sol et les meubles avaient dû être installés début années ’70 et rien n’avait bougé. Le sol était en balatum gris, les murs bleus et sales, les stores étaient à moitiés tirés.

 

Un homme d’une trentaine d’année vint s’asseoir en face de moi. Il était plutôt grand, pas très costaud, assez bronzé comme s’il revenait de vacances, le visage encore un peu adolescent, peu marqué, lisse, ses lèvres étaient minces et fines et ses cheveux noirs bien peignés sur la droite ; un gamin me dis-je. Quand il me fixa, une lassitude m’envahit.

 

‘Dites-moi ….’

 

‘Et bien voilà …’ et j’expliquai méthodiquement le vol, le coup de téléphone, la visite chez Cipac; il prit note calmement.

 

‘Votre nom ?’

 

Je déclinai mon pedigree.

 

J’attendais le verdict du docteur. ‘C’est grave, docteur ? Vous pouvez me soigner ? On doit m’opérer ? C’est une petite épidémie localisée à Saint-Josse mais vous avez déjà trouvé le médicament, trois fois donc, matin, midi et soir et disparue la grippe yougoslave. Merci mon Dieu, je vous dois combien ? Une vignette, bien sûr ! Le racket est remboursé par la sécurité sociale, formidable, formidable, quelle merveille de vivre dans un pays civiliser. Je voterai aux prochaine élections, je suis un bon citoyen, je vous promet docteur’.

 

‘Vous avez d’autres cas comme moi ?’

 

‘On a de tout, vous savez’

 

‘ … même du racket ?’

 

‘Non pas trop, mais ne vous en faites pas, on va faire le nécessaire’ et le téléphone sonna. ‘Ouais, ouais’ et il raccrocha.

 

‘Ecoutez, je vous conseille de ne rien verser vendredi et d’attendre leur appel. S’ils n’appellent pas, il ne se passera plus rien, s’ils appellent, vous verserez l’argent vendredi prochain et on tentera de les filer’. ‘C’est tout ce qu’on peut faire, à ce stade’

 

Cela me sembla raisonnable et je repris confiance en cet homme, un peu moins blanc-bec à mes yeux.

 

‘Ils n’oseront rien physiquement, ne vous en faites pas’ ajouta-t il. Je vais prévenir la patrouille de ce secteur de faire attention pendant une quinzaine de jours et prévenez-moi à ce numéro de téléphone s’il arrive quoi que ce soit’, et il me tendit sa carte en y ajoutant son numéro de portable. ‘Inspecteur Yves Van Goethem’.

 

‘Bien, d’accord Mr Van Goethem, je compte sur vous, donc’ ajoutai-je.

 

‘Vous pouvez, ne vous tracassez pas’ répondit-il.

 

Je lui serrai la main et sortit quelque peu ragaillardi. Merde, j’allais pas me laisser impressionné par ces connards de Yougo. Van Goethem et moi on allait leur casser la gueule à ces croates, bosniaques, serbo ou albanais de mes deux. Merde, merde, PD de slaves, la coalition belgo monténégrine va vous renvoyer à Belgrade fissa et même jusqu’au Caucase les Slaves ! Expulsez–moi tous ces tchekniks de Belgique. Vive le ministère de l’Intérieur, Sarkozy et Dewael avec nous et tous les Slobodans dans les soutes, au frigo et route vers l’Est !

 

* * *

 

 

J’étais passablement énervé et me branchai sur Musique 3 qui adoucit les âmes, en tout cas la mienne. Titine devint de suite une cathédrale roulante où les orgues de Bhrams n’avaient cure des ronflements de mon 1,9 Diesel, bien polluant. J’étais puissant et calme de nouveau, léger aussi, bien qu’un vague pressentiment refoulé me disait que je ne ressortirais pas de ce tunnel si facilement.

 

La semaine se passa normal, de ‘allegoedse sleur’ comme disent les flamands, le train train de la vie quotidienne. Réveil 12h, un ou deux cafés portugais chez Do Brazil où les serveuses sont mignonnes mais ‘encéphalogramme plat’, courses au Colruyt et chez le hollandais qui revend moitié blanc moitié black le reste des arrivages de produits alimentaires frais du matin, puis retour au magasin vers 15h pour un peu nettoyer et ranger avec Marco le maga, l’échoppe extérieure et le vidéo. On ouvrait vers 17h comme le stipulait mon autorisation ; ce n’était pas le moment d’ouvrir plus tôt avec les flics qui devaient traîner pas loin.

 

Jusqu’au jeudi soir, j’arrivai à ne rien laisser paraître bien que je me savais en sursis, comme si inévitablement j’allais devoir payer mon refus de soumission. Je me sentais vulnérable comme lorsque l’accident ou la maladie d’un proche vous rappelle votre propre condition d’être mortel. Mon réflexe acquis depuis longtemps fût de vivre plus intensément encore ces quelques jours, comme je l’avais appris à faire dès mon arrivée en Belgique, ou vu faire par ma mère. A cette époque de complète précarité, nous étions à la merci d’un renvoi du territoire et nous pensions que notre seul salut viendrait de notre travail, preuve de notre adaptation à une nouvelle culture et reconnaissance envers ses autorités. Je compris plus tard que cette abnégation au travail était surtout le signe d’une peur farouche du lendemain et une façon de conjurer le mauvais oeil qui nous menaçait d’exil infini, de non-existence, de vide, de mort. Car j’ai longtemps pensé que ma mère serait morte si nous n’avions pas pu rester en Belgique.

 

Bon, avec le temps, ce regain d’activité ne prenait plus les mêmes formes heureusement et j’honorai ainsi Lisa plus qu’à l’habitude, ce qui à notre âge était un don du ciel. Et ce qui vient du ciel ne peut être qu’accepté sereinement, parfois remercié … Mon bowling du jeudi soir fut moins serein. Je jouai ‘comme un pied’, ne réussissant aucun strike. Je recommençai à avoir peur. Cela dura jusqu’au lundi matin car comme convenu, je n’avais pas mis d’enveloppe dans ma boite aux lettres.

 

 

* * *

 

 

Je me suis longtemps demandé si j’étais courageux. Serais-je devenu combattant, résistant ou lâche en tant de guerre ?

 

Je sais maintenant qu’un traumatisme peut en tout cas vous rendre suffisamment haineux et vous faire franchir certaines limites dangereuses.

 

J’ai basculé le lundi 4 mars 2001 vers à 5h du matin quand je vis les pompiers ressortir le corps de Marco carbonisé des décombres encore fumantes de mon magasin.

 

Je déteste ces nouvelles présentatrices des TV privées, toutes jeunes et belles, lookées style Star Academy, qui Raianisent mêmes les grands reportages. C’est une de ces poufiasses blondes de RTL, je crois, qui fut ma première victime quand je la giflai et balançai la caméra de son assistant alors que je quittai l’Hôpital des grands brûlés de Neder-Over-Embeek et qu’elle tenta de m’interviewer. Je n’en eus aucun remords. En d’autres lieux, d’autres temps, j’aurais pu la violer, là, sur les marches de l’hôpital car elle m’avait manqué de respect.

 

Dans les heures qui suivirent, je craignai dans l’ombre de ma conscience qu’un vertige de folie me happe. J’avais peur de moi-même et me raccrochai tant bien que mal au réel. Lisa tenta de me sauver d’un stress post traumatique définitif en me faisant parler, elle me prit même un rendez-vous à la cellule Psychologie de la Croix-Rouge. Cela n’empêche … Marco est mort le mercredi matin et j’avais bel et bien perdu le fruit de 22 ans de travail.

 

Marco est mort, mort, mort, sans vie, enterré. Il gît au cimetière d’Ixelles. Ses parents et moi n’avons échangé aucune parole. Son père savait que je l’aimais vraiment comme Lisa m’a appris à aimer les gens. J’avais de l’attention pour lui, je lui donnais tous les petits trucs de la vie pour qu’il s’en sorte, j’aimais à dire que j’étais son mentor, en quelque sorte. Dragan, mon propre fils, vivaient loin de moi et j’avais dû reporté sur Marco une amitié presque filiale. Il avait 19 ans et avais fait l’amour la première fois, il me l’avait dit, il y a seulement 3 mois. Il n’était pas spécialement beau mais il dégageait de lui un peu de charme et ce serait devenu quelqu’un de bien, je n’en avais aucun doute. Il serait devenu aussi plus beau avec l’âge, il aurait eu trois enfants, je le voyais avec une italienne ou une latino pour qui il avait une attirance. Je ne sais pas ce qu’il aurait fait comme boulot, peut-être ouvrir un magasin d’encadrement car il en parlait souvent et je ne lui en aurais pas voulu s’il m’avait quitté pour apprendre le métier. Ce que je me rappelle de lui, ce sont surtout ces yeux d’une douceur étonnante pour un jeune homme, je m’en souviens encore, et puis bien sûr son énorme tignasse noire crollée qui lui faisait parfois ressembler à Jason Blake quand il allait chez le coupe tif tous les 3 mois. J’adore les gens qui osent encore porter les cheveux longs et j’adorais Marco.

 

 

* * *

 

Plus rien, le toit parti en fumée. Les pompiers n’ont rien pu faire. Je me suis habillé avec mes chaussures de marche pour revenir faire un tour ‘sur le lieux du sinistre’. Le mot sonne étrangement à mes oreilles, il m’accompagne. Je me sens sinistré, le temps est sinistre, le lieu du sinistre. Il s’est mis à pleuvoir, il n’a pas plu cette nuit du lundi, pourquoi ?

 

La météo est changeante. Avec le réchauffement climatique, on annonce plus de tempêtes en Europe dues aux vents Jet et donc plus de pluies violentes. Parfois, on aime la pluie. Pour l’instant je n’aime rien mais je sais que je vais devoir me reconstruire. Là, j’aime la pluie, là, pas.

 

J’arrive au magasin, j’ai peur de la vision après le dernier virage, Lisa le sent, elle qui m’accompagne partout depuis l’…., depuis lundi. Je suis malade, je ne l’oublie pas. J’irai cet après-midi à la Croix-Rouge voir les psys. Je sais aussi que mon corps et mon esprit se sont mis en mode ‘ralenti’, c’est bon signe, je me laisse aller, je m’imprègne de mes propres émotions, je ne les rejette pas.

 

C’est presque drôle. C’est une vision de Sarajevo après la guerre et en même temps en plein Bruxelles, c’est une vision de décor pour un film, tant ce magasin brûlé semble irréaliste. Je reste dans la voiture, à l’arrêt plusieurs minutes, je regarde, alors qu’il n’y a rien à voir. ‘Les serbes on bien fait ça’ dis-je avant de sortir de la voiture. Lisa m’embrasse tendrement et sort par l’autre côté. J’ai envie de pleurer.

 

Je marche jusqu’au milieu du magasin et du vidéo, ce que je prend pour le milieu de l’ensemble des 5 pièces. Et là, j’ai enfin pleuré tout doucement avec Lisa qui se rapproche et me prends dans ses bras par derrière, me laissant sangloter sans oppresser mes poumons qui lâchent. Je fais le deuil de mon maga, mon maga. On s’attache aux choses ? On s’attache au labeur derrière les choses. J’ai sué 22 ans dans ce maga. Alors je pleure longtemps avec mes chaussures de marche que je laverai soigneusement pour ne pas laisser de traces. Je pleure sans rage. Je remarque que je ne pense pas ‘Méchant serbe’ comme le gosse tétanisé que j’étais quand ils m’ont téléphoné. Mon esprit m’observe. Je sniffe quelques coups, me retourne et prends Lisa dans mes bras. ‘Ca va’ lui dis-je. Et je l’embrasse sur la joue. On se serre longtemps.

 

On est vivant. Vivre. Travailler. Ma mère. Ma vie. Lisa.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>