Innocent

Il était dix heures et cette satanée TV ne voulait toujours pas s’allumer. J’avais pourtant tout re-vérifié, le tube, l’accumulateur, les connexions, rien à faire, … et c’est évidemment à ce moment que le client entra.

 

‘Elle remarche ?’ me demanda-t-il avec un léger accent wallon ?

 

‘Oui, oui’ répondis-je, feignant un dernier réglage. Merde, pourquoi ne pas lui dire tout de suite la vérité. Non, votre téloche est pourrie, bonne pour les poubelles du mardi mais si vous insistez je vous promets de la réparer, pourquoi se fâcher, donnez-moi encore seulement un quart d’heure et je vous la ressuscite.

 

Je me mis à rire machinalement pour me détendre car j’étais bel et bien coincé comme un rat et je me sentais devenir gris. Le client, lui, venait de son boulot, il était fringué comme un prince et à la bourre, sans aucun doute.

 

‘Voilà, c’est fait’ m’étonnai-je à lui dire. Calmement, je refermai le couvercle arrière de sa vielle Panasonic et j’enroulai le câble avec soin, et le fixai dans sa languette.

 

‘Donc 25 € svp’ ‘Merci, je vous fait le reçu …’.

 

A ce moment, mon regard croisa le sien. Il avait le type italien, en tout cas méditerranéen, il devait bosser dans une firme située dans le quartier pour pouvoir sortir comme ça à 10h, peut-être chez Griffth’s Medicals bien qu’ils soient très stricts au niveau horaire. Non, je ne le voyais pas dans les médicaments, il était habillé de façon trop voyante pour cela, veste de marque, peut-être Strelli ou Knott, et sa cravate rouge sang l’excluait définitivement du secteur médical. Peut-être commercial de passage vu qu’il était encore jeune, un tantinet macho voire ‘casseur de pédé’ avec petite amie à bronzage intégral, regard sûr de certitudes à deux sous, supporter des zèbres et vraisemblablement en Alfa avant-dernier modèle … Bingo. Il avait garé sa bagnole en double file et risquait d’être klaxonné.

 

Je jouai donc la lenteur, compagne de longue date.

 

Je lui souris, sans raison apparente si ce n’est mon plaisir de sentir la chaleur moite du magasin renforcer le ralenti de mes gestes simples : écrire le reçu, me tromper de montant, déchirer le reçu et son double, jurer sous cape, jeter le tout dans la corbeille à papier derrière-moi, louper la corbeille de peu, me baisser, expirer, ramasser et jeter le tout, me relever, toussoter, réécrire le reçu, déchirer la feuille, le remettre au client, classer le double dans ma farde, … et attendre impassible que le premier aboiement d’une voiture bloquée par l’Alfa ne renvoie d’autres klaxons rageurs de la meute automobile.

 

D’habitude, je hais ces klaxons, mais là, beuglez, gémissez, aboyez mes braves chiens, vous avez votre proie et c’est le carnage …, mon Italo est mis en pièce, et s’encourt avec sa télé sous le bras sans demander son reste. Il s’engouffre se réfugier dans sa bagnole gueulant un ‘Ouais, faites pas chier’ par delà sa vitre à moitié ouverte, et démarre en trombes faisant crisser ses pneus et suivi de la longue horde de molosses métallisés aux moteurs fumants et baveux.

 

Lentement, la meute se calme et passe son chemin … et je reste là, debout, derrière mon comptoir, stoïque mais victorieux de mon petit larcin misérable. Sensiblement, une lassitude m’envahit. Mes yeux hagards fixent la vitrine qu’on a plus lavée depuis deux mois et les voitures qui se croisent derrière l’enseigne ‘Répartout’.

 

J’ai de plus en plus chaud, de longues et minces gouttes coulent le long de mon dos et je me dis que j’ai faim alors qu’il n’est que 10h15’. J’ai faim de plus en plus tôt ces jours-ci.

 

‘Pauvre client’ pensai-je. Un vague sentiment de culpabilité me frôle que je tente instantanément de rejeter. Je veux ‘deleter’ l’incident de ma mémoire.

 

Cela fait déjà plus d’une minute que je n’ai pas bougé, pas le moindre petit geste. Mon esprit fonctionne par à coup comme happé de sa somnolence par de vagues sentiments ou songes éphémères. Seule subsiste en moi la présence du client italien, …, sa télé, son Alfa, ma petite honte, … et moi derrière ce comptoir. Parfois, on ne peut pas faire autrement que d’être médiocre.

 

Eclair de l’esprit, mode on, je sors de ma somnolence et secoue la tête pour mieux reprendre contact avec la base, ‘revenons à nos moutons’ pensais-je. Il est 10h30’, je n’ai plus envie de bosser aujourd’hui. Allez, je vais m’offrir un de ces rares petits plaisirs d’indépendant ; on est le 24 décembre, je ferme boutique et j’irai acheter des cadeaux pour la famille et Myriam. Cette simple décision me redonne plaisir, ce sera toujours ça de gagner sur l’ennemi. De toute façon, les clients se font rares dans les ‘secondes mains’ à Noël ; il leur faut du neuf, du high tech, du qu’on sera sûr de voir le sourire radieux de l’autre comme si notre crédit d’amitié, de fraternité ou d’amour remontait à mesure qu’on faisait pêter la carte Visa.

 

Cette petite pensée me tourne encore dans la tête alors que je ferme le volet du magasin. Bien sûr, j’aurais dû passer plus de temps avec Mama Innocent plutôt que prolonger mes journées dans ces téloches et mes soirées dans les bras de Myriam. Seul le temps avec son gamin compte pour une mère.

 

Seconde résolution de la journée, je fonce faire les achats et je passe plus tôt à la maison. Bien, bien, yes, là je m’aime mieux ! C’est bien Innocent, t’es un bon fils. Je marche égayé dans la rue. Evidemment, chaussée de Wavre en décembre, il fait ‘belge’ alors je joue à chercher de beaux visages ; de ceux qui respirent les grandeurs d’âme ou tout simplement la générosité, un beau sourire ou un regard d’enfant croisé. C’est fou comme de si petits signes de complicité humaine peuvent faire naître de sentiments, de chaleur. Cela m’étonne toujours, c’est alors comme si Bruxelles se changeait en une petite jungle ou chaque être était un fruit à cueillir.

 

Summum du relationnel citadin, un clodo à vingt mètre au coin du cinéma Vendôme, règle personnelle, ne pas donner mais le regarder dans les yeux puisqu’il est humain comme moi et décliner poliment sans forcer le pas, je m’approche, on se regarde, ‘non, désolé’ dis-je… mission réussie mais cela me donne une étrange impression d’être le noir qui n’a pas donné au clodo blanc. A lui aussi je pense.

 

Ahhh, Filigrames, ma seconde librairie. La première, c’est Libris, mais j’avoue de plus en plus d’incartades à Filigrame ces derniers temps.

 

Je traverse la rue, j’achèterai plusieurs livres, et c’est décidé je les ferai emballer dans des paquets cadeaux. Je souris, je me sens bien et puis …

 

‘BAAAMMM !!!’, un micro instant j’ai eu peur à la vue de cette camionnette de livraison blanche roulant à toute vitesse. Elle est arrivée par la gauche, un peu en arrière, je ne l’ai pas vue, il pleuvait c’est vrai mais comment ai-je peu la louper, merde merde merde !

 

Je gis sur le sol humide, raide, les yeux grands ouverts … j’ai envie de fuir cette rue à toute enjambée comme pris de panique mais mon corps ne répond plus. Je n’ai pas mal, aucune douleur, je ne sens plus rien à part un peu de sang chaud qui me coule sur l’œil droit et le nez. Je perçois aussi des gens qui s’approchent lentement encore plus terrorisé que moi. ‘Pauvre chauffeur’ pensais-je, il doit être choqué lui aussi. Comment peut-on être altruiste dans de pareils moments ‘Quel con je suis-je’, décidemment.

 

Puis mon esprit revoit la scène à rebours, très nettement avec cette impression furtive d’avoir fait un bond dans les airs. ‘OK, je pense encore …’ me dis-je quelques instants. Je sens le froid et l’humidité dans ma nuque, cela me donne du courage, je sens encore quelque chose, je vis donc. Mais mon état doit être grave, je ne me fais pas d’illusion … quand doucement par surprise je sens le noir venir, je vais m’évanouir, je m’engourdis et j’ai envie de vomir, ‘Blleurp’, je vomis, j’ai senti du sang dans ma bouche et mon corps se convulse et me fait mal, j’ai des os cassés, cette fois j’ai mal … un sentiment de peur m’envahit, encore un jet, j’ai froid, le sang chaud envahit ma bouche, je tousse, ce sang qui coule, mon sang, un jet, j’ai mal une dernière fois. ‘Mama …’

 

Plus rien.

 

Innocent, belgo-congolais, 29 ans, Ixelles.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>