Catégories: Mes nouvelles littéraires

Second life

Du café, du café chaud même si je n’en bois jamais; et puis regarder les jambes des filles. Manger aussi, tout, pommes, carottes, fromage, pain, sortir mon couteau que m’avait acheté ma fille en Croatie.

 

Et me voilà de nouveau sac au dos, casquette Sweden vissée sur la tête et stick de marche flambant neuf, mais un tant soi peu perdu. J’ai du marcher trop vite, je pénètre un bookshop pour demander mon chemin. ‘Prenez là à gauche, puis tout droit sur 500 mètres et vous y êtes’ m’entendis-je répondre en français, je me remets en marche.

 

L’artère est saignée par un sillon sablonneux taillée par de vieux ouvriers communaux flamands qui empilent les canalisations d’eau, ‘Cela leur prendra bien trois jours pour les emboîter sur cette distance’ pensais-je. Derrière, des grues orange découvrent le tarmac du bord de mer, des dizaines de manoeuvres au gilet fluo orange flambant neuf s’activent sur la zone dans un vacarme étourdissant. La petite ville fait peau neuve, ‘Vlaanderen groeit !’.

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Un homme est sorti de sa voiture

A chaque homme et femme, je m’adresse à toi. A toi, qui prépare ta fête de Noël, qui se demande ce qu’il fout là dans cette file d’attente du centre commercial, dans cet embouteillage un dimanche matin urbain, … Tu regardes à ton tableau de bord, il fait 9°c et t’entends des ‘jingle bells jingle bells’ qui te rappellent les hivers neigeux de ton enfance. Et tu ne peux t’empêcher de songer furtivement au changement climatique …

 

Au même moment, t’entends à la radio qu’au Canada, ils connaissent leurs premiers Noël sans neige depuis 1955, date des premiers relevés météo. Et là, t’as deux solutions, soit ça t’agace et tu zappes sur une radio FM pour avoir de la musique bien rythmée, et alors c’est le soulagement, tu retrouves la petite vibration de notre société actuelle, la petite excitation de ta ‘to do’ liste de Noël.

 

Ou alors, tu acceptes ton mal-être du moment. Cette petite gêne, cette petite incohérence entre la consommation de Noël et les 9°c de ton tableau de bord, entre tes souvenirs de glisse sur un vieux traineau en bois et ces pots d’échappement qui laissent s’échapper cette fumée blanchâtre. Tu fermes les yeux et cette gêne grandi, tu te sens vite moche. T’as pas voulu ça, être là dans cette file un dimanche matin, tu ne sais pas très bien d’ailleurs ce que tu aurais voulu mais pas être ici et là. A défaut de ne pas savoir pour toi, tu penses un instant à tes enfants, au moins eux, t’aimerais qu’ils connaissent aussi des hivers belges sous leur grand manteau blanc. ‘Le grand manteau blanc’, cela faisait des années, que tu n’avais plus pensé à cette expression. Et là indiciblement, une petite boule d’angoisse te prend. Et si c’était vrai ce changement climatique, si tu ne pouvais apporter à tes enfants ce que tes propres parents t’ont apporté ? Papa, maman … maman … Là, tu sens le vide, le gouffre à tes pieds et au lieu de te retenir, sans savoir pourquoi, tu te laisses tomber dans le vide. C’est doux, étonnamment tu ne tombes pas vraiment, tu flottes, le temps t’accompagne, tu le sens, les yeux toujours fermés, tu sens les petits secondes amies qui passent. Et viens la tristesse, tu te sens pas beau et triste, pas envie de pleurer, non, mais gris comme notre ciel belge et le coffre du mec de devant.

 

Tu flottes toujours, un peu sale bien sûr mais petit à petit tu t’habitues à cette nouvelle sensation. Tu te sens très présent, ici et là, à chaque seconde. Les klaxons commencent à gueuler car la file a bougé et toi, tu restes couché sur ton volant à t’écouter, à sentir ta respiration, et te prendre à sourire. Sourire, tu souris, mais que t’arrive-t-il ? Et démarre pauv’ con ! Tu vas te faire encastrer par le type de derrière, viiiiiiiiiiite.

 

Et au lieu de ça, ta portière s’ouvre et en sors un homme grand et beau. Il se retourne et regarde la file de voitures. Son regard est fixe et lointain. Il respire. Il se sent fort et clair, comme ses idées, qui semblent avoir été dépolluées. Plus aucun klaxon ne résonne, les chauffeurs regardent l’homme seul, près de sa voiture, immobiles. Rien ne bouge. Il se passe quelque chose mais personne ne perçoit quoi exactement. Un homme est sorti de sa voiture.

 

Dès cet instant, tu le sais, tu ne fais plus partie de ce monde. Ça bouge dedans même si tu te sens très calme. Une bulle a explosé, de toutes petites particules de bonheur t’irradient sans que tu ne comprennes vraiment ce qui t’arrive mais peu importe, tu jouis de ce moment. Comme une jeune fille qui connaît son premier orgasme, tu as envie de gueuler, ‘Oh putain, c’est ça le bonheur ! Je savais pas, que c’est bon !’. En fait, c’est bien mieux, tu as découvert l’extase mais tu le comprendras plus tard. Se shooter au bonheur deviendra ta seule drogue.

 

Merci, merci, merci, à qui faut-il le dire ? Tu ne le sais pas encore, mais ça viendra, ne t’en fais pas, ça viendra car le chemin que tu as pris a un début mais pas de fins. Et il est velouté, si facile à emprunter quand on est pas récupéré par notre vie ordinaire, mais ça aussi tu le comprendras plus tard.

 

Regagnant ta voiture, tu te demandes alors si tes enfants et ta femme comprendront ce qui t’es arrivé. Tu te promets alors trois choses : acheter le minimum de cadeaux promis aux enfants, partager cette histoire avec ta compagne et t’aimer toi, pour ce que tu es, généreux et beau.

Innocent

Il était dix heures et cette satanée TV ne voulait toujours pas s’allumer. J’avais pourtant tout re-vérifié, le tube, l’accumulateur, les connexions, rien à faire, … et c’est évidemment à ce moment que le client entra.

 

‘Elle remarche ?’ me demanda-t-il avec un léger accent wallon ?

 

‘Oui, oui’ répondis-je, feignant un dernier réglage. Merde, pourquoi ne pas lui dire tout de suite la vérité. Non, votre téloche est pourrie, bonne pour les poubelles du mardi mais si vous insistez je vous promets de la réparer, pourquoi se fâcher, donnez-moi encore seulement un quart d’heure et je vous la ressuscite.

 

Je me mis à rire machinalement pour me détendre car j’étais bel et bien coincé comme un rat et je me sentais devenir gris. Le client, lui, venait de son boulot, il était fringué comme un prince et à la bourre, sans aucun doute.

 

‘Voilà, c’est fait’ m’étonnai-je à lui dire. Calmement, je refermai le couvercle arrière de sa vielle Panasonic et j’enroulai le câble avec soin, et le fixai dans sa languette.

 

‘Donc 25 € svp’ ‘Merci, je vous fait le reçu …’.

 

A ce moment, mon regard croisa le sien. Il avait le type italien, en tout cas méditerranéen, il devait bosser dans une firme située dans le quartier pour pouvoir sortir comme ça à 10h, peut-être chez Griffth’s Medicals bien qu’ils soient très stricts au niveau horaire. Non, je ne le voyais pas dans les médicaments, il était habillé de façon trop voyante pour cela, veste de marque, peut-être Strelli ou Knott, et sa cravate rouge sang l’excluait définitivement du secteur médical. Peut-être commercial de passage vu qu’il était encore jeune, un tantinet macho voire ‘casseur de pédé’ avec petite amie à bronzage intégral, regard sûr de certitudes à deux sous, supporter des zèbres et vraisemblablement en Alfa avant-dernier modèle … Bingo. Il avait garé sa bagnole en double file et risquait d’être klaxonné.

 

Je jouai donc la lenteur, compagne de longue date.

 

Je lui souris, sans raison apparente si ce n’est mon plaisir de sentir la chaleur moite du magasin renforcer le ralenti de mes gestes simples : écrire le reçu, me tromper de montant, déchirer le reçu et son double, jurer sous cape, jeter le tout dans la corbeille à papier derrière-moi, louper la corbeille de peu, me baisser, expirer, ramasser et jeter le tout, me relever, toussoter, réécrire le reçu, déchirer la feuille, le remettre au client, classer le double dans ma farde, … et attendre impassible que le premier aboiement d’une voiture bloquée par l’Alfa ne renvoie d’autres klaxons rageurs de la meute automobile.

 

D’habitude, je hais ces klaxons, mais là, beuglez, gémissez, aboyez mes braves chiens, vous avez votre proie et c’est le carnage …, mon Italo est mis en pièce, et s’encourt avec sa télé sous le bras sans demander son reste. Il s’engouffre se réfugier dans sa bagnole gueulant un ‘Ouais, faites pas chier’ par delà sa vitre à moitié ouverte, et démarre en trombes faisant crisser ses pneus et suivi de la longue horde de molosses métallisés aux moteurs fumants et baveux.

 

Lentement, la meute se calme et passe son chemin … et je reste là, debout, derrière mon comptoir, stoïque mais victorieux de mon petit larcin misérable. Sensiblement, une lassitude m’envahit. Mes yeux hagards fixent la vitrine qu’on a plus lavée depuis deux mois et les voitures qui se croisent derrière l’enseigne ‘Répartout’.

 

J’ai de plus en plus chaud, de longues et minces gouttes coulent le long de mon dos et je me dis que j’ai faim alors qu’il n’est que 10h15’. J’ai faim de plus en plus tôt ces jours-ci.

 

‘Pauvre client’ pensai-je. Un vague sentiment de culpabilité me frôle que je tente instantanément de rejeter. Je veux ‘deleter’ l’incident de ma mémoire.

 

Cela fait déjà plus d’une minute que je n’ai pas bougé, pas le moindre petit geste. Mon esprit fonctionne par à coup comme happé de sa somnolence par de vagues sentiments ou songes éphémères. Seule subsiste en moi la présence du client italien, …, sa télé, son Alfa, ma petite honte, … et moi derrière ce comptoir. Parfois, on ne peut pas faire autrement que d’être médiocre.

 

Eclair de l’esprit, mode on, je sors de ma somnolence et secoue la tête pour mieux reprendre contact avec la base, ‘revenons à nos moutons’ pensais-je. Il est 10h30’, je n’ai plus envie de bosser aujourd’hui. Allez, je vais m’offrir un de ces rares petits plaisirs d’indépendant ; on est le 24 décembre, je ferme boutique et j’irai acheter des cadeaux pour la famille et Myriam. Cette simple décision me redonne plaisir, ce sera toujours ça de gagner sur l’ennemi. De toute façon, les clients se font rares dans les ‘secondes mains’ à Noël ; il leur faut du neuf, du high tech, du qu’on sera sûr de voir le sourire radieux de l’autre comme si notre crédit d’amitié, de fraternité ou d’amour remontait à mesure qu’on faisait pêter la carte Visa.

 

Cette petite pensée me tourne encore dans la tête alors que je ferme le volet du magasin. Bien sûr, j’aurais dû passer plus de temps avec Mama Innocent plutôt que prolonger mes journées dans ces téloches et mes soirées dans les bras de Myriam. Seul le temps avec son gamin compte pour une mère.

 

Seconde résolution de la journée, je fonce faire les achats et je passe plus tôt à la maison. Bien, bien, yes, là je m’aime mieux ! C’est bien Innocent, t’es un bon fils. Je marche égayé dans la rue. Evidemment, chaussée de Wavre en décembre, il fait ‘belge’ alors je joue à chercher de beaux visages ; de ceux qui respirent les grandeurs d’âme ou tout simplement la générosité, un beau sourire ou un regard d’enfant croisé. C’est fou comme de si petits signes de complicité humaine peuvent faire naître de sentiments, de chaleur. Cela m’étonne toujours, c’est alors comme si Bruxelles se changeait en une petite jungle ou chaque être était un fruit à cueillir.

 

Summum du relationnel citadin, un clodo à vingt mètre au coin du cinéma Vendôme, règle personnelle, ne pas donner mais le regarder dans les yeux puisqu’il est humain comme moi et décliner poliment sans forcer le pas, je m’approche, on se regarde, ‘non, désolé’ dis-je… mission réussie mais cela me donne une étrange impression d’être le noir qui n’a pas donné au clodo blanc. A lui aussi je pense.

 

Ahhh, Filigrames, ma seconde librairie. La première, c’est Libris, mais j’avoue de plus en plus d’incartades à Filigrame ces derniers temps.

 

Je traverse la rue, j’achèterai plusieurs livres, et c’est décidé je les ferai emballer dans des paquets cadeaux. Je souris, je me sens bien et puis …

 

‘BAAAMMM !!!’, un micro instant j’ai eu peur à la vue de cette camionnette de livraison blanche roulant à toute vitesse. Elle est arrivée par la gauche, un peu en arrière, je ne l’ai pas vue, il pleuvait c’est vrai mais comment ai-je peu la louper, merde merde merde !

 

Je gis sur le sol humide, raide, les yeux grands ouverts … j’ai envie de fuir cette rue à toute enjambée comme pris de panique mais mon corps ne répond plus. Je n’ai pas mal, aucune douleur, je ne sens plus rien à part un peu de sang chaud qui me coule sur l’œil droit et le nez. Je perçois aussi des gens qui s’approchent lentement encore plus terrorisé que moi. ‘Pauvre chauffeur’ pensais-je, il doit être choqué lui aussi. Comment peut-on être altruiste dans de pareils moments ‘Quel con je suis-je’, décidemment.

 

Puis mon esprit revoit la scène à rebours, très nettement avec cette impression furtive d’avoir fait un bond dans les airs. ‘OK, je pense encore …’ me dis-je quelques instants. Je sens le froid et l’humidité dans ma nuque, cela me donne du courage, je sens encore quelque chose, je vis donc. Mais mon état doit être grave, je ne me fais pas d’illusion … quand doucement par surprise je sens le noir venir, je vais m’évanouir, je m’engourdis et j’ai envie de vomir, ‘Blleurp’, je vomis, j’ai senti du sang dans ma bouche et mon corps se convulse et me fait mal, j’ai des os cassés, cette fois j’ai mal … un sentiment de peur m’envahit, encore un jet, j’ai froid, le sang chaud envahit ma bouche, je tousse, ce sang qui coule, mon sang, un jet, j’ai mal une dernière fois. ‘Mama …’

 

Plus rien.

 

Innocent, belgo-congolais, 29 ans, Ixelles.

Max, super citoyen

L’enlèvement (mercredi)

Il ne voulait pas lui octroyer des conditions de vie élevées théoriquement dues à son rang, ni des conditions trop mauvaises pour qu’il y ‘goûte’ au moins une fois dans sa vie, mais plutôt un cadre de privation de liberté normal. Car au fond, il s’agissait bien de cela, lui faire retrouver le sens de la normalité, de la réalité de la vie.

 

Alors, Max lui avait réservé une chambre dans sa maison de Limoges, toute simple, un lit, un bureau, trois chaises, un beau vase avec des lys qu’il allait acheter le samedi au marché matinal, pas de TV mais la radio, uniquement France Inter pour qu’il comprenne qu’après avoir ‘saisi’ la normalité, il lui fallait comprendre ‘la qualité transversale’, celle de tous les jours.

 

‘Hein …’ avait-il rétorqué quand Max lui eut expliqué son concept de ‘qualité quotidienne = beauté = nature = développement durable’.

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Le petit vélo

On marchait à deux, Lucie et moi, un soir … Elle trainait le petit vélo de Yuri et moi je poussais ma triumph 800 bonneville. Le temps était presque au blizzard, il faisait vers les -25°c dans une région indéfinie, blanche aux arbres nus, le ciel avait comme disparu, nous poussions nos deux engins sans but clair, sous les ténèbres.

 

Puis, on se retrouva face à un pont dont le macadam était glissant, la rivière qu’il surmontait était grise, lente, lourde et nous appelait. Lucie dut faire un faux pas et le vélo tomba à l’eau. Par réflexe, elle tenta de le repêcher mais elle glissa à son tour comme aspirée … Je n’avais pu lâcher aucun mot, je n’avais eu aucun geste pour éviter ce drame. Le sort avait avancé son pion, pensais-je.

 

Alors que je restais là debout, ébahi, Lucie agrippa le vélo et poussa un cri assourdi par le tumulte des flots. Machinalement, je courbai mon corps et ma main s’avança vers elle, ma moto s’immobilisa, figée comme par miracle sur le pont. Nos doigts se touchèrent, je m’assurai à ma bonneville et repris le contrôle de mes sens en même temps que la main droite de Lucie.

 

Agenouillé, je longeai lentement le pont entrainant Lucie et le vélo à ma suite; la manoeuvre dura une à deux minutes jusqu’à ce que j’atteigne la berge gelée où surgies de nulle part des ombres humaines aidèrent Lucie à sortir de l’eau, saine et sauve.

 

Le petit vélo de mon Yuri avait gelé, le fer était devenu cassant comme du verre, chaque atome inerte s’était arrêté de vibrer, il gisait inanimé sur l’herbe enneigée … mais encore vivant

 

Je me couchai sur lui, collai mes joues chaudes sur son cadre, je n’avais à aucun moment lâché la main de Lucie et fixai la rivière sans torpeur, défiant cette maudite connaissance.

Le magasin

 

Llavio venait de me piquer deux cent balles dans la caisse du night shop, pensant qu’il était assez futé pour qu’on ne s’en aperçoive pas, Lisa et moi.

 

Je l’appelai sur son portable et l’engueulai. Comme d’habitude, sans effet. Il était déjà dans un bar à nous, un bar à filles, remerciant Dieu sait qui de ne pas avoir de cartes de crédit, mais mes deux cent balles c’était ‘rigole’, une fois de plus.

 

‘Fais chier, Lav’

 

‘T’as qu’à venir, allez, on gagne rien tout’ façon … je suis désolé, j’ai pris que deux fois rien’

 

‘Arrête Lav, ou on stoppe … je t’aime mais comme ça, tu retrouveras jamais Aimée, merde fais gaffe, où t’es ?’

 

‘Au Midos’

 

Non, pas là, ok les filles étaient mignonnes et l’air propre mais l’intimité coûtait deux fois plus cher qu’ailleurs. Tout y était trop sec et surfait, le Disneyland du sexe pour papa fatigué d’être marié et de compter les années avant les 50 ans. Fallait y venir bourré à 5 ou 6 vers les 4h pour supporter les barmans qui se la jouaient gérant de casino à Las Vegas.

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